Le langage de Matisse

Triomphe de la couleur

Henri Matisse (1869-1954) - PAYSAGE DE TOULOUSE - 1898/1899 - (0,22 m x 0,34 m). PARIS, Collection particulière

Matisse donne un sens nouveau à son enthousiasme pour les couleurs claires. Le concept, déjà admis, de substituer la réalité imaginée à la réalité vue, apparaît ici. Le vieux souci de la profondeur chancelle. La couleur fait mine de vouloir se suffire à elle-même. Nous ne sommes plus loin du Fauvisme.

Aux alentours de 1900, l'autonomie de la peinture qui deviendra la grande affaire de notre siècle va se préciser. avec Henri Matisse qui, lui aussi, prononcera souvent le mot d'expression, mais cette fois dans un sens spécifiquement pictural. Matisse s'est toujours défendu de vouloir restituer le caractère psychologique des personnages. Sa recherche passionnée de l'expression n'est pas de l'expressionnisme proprement dit. Il eût pu dire comme l'irrespectueux Corot: "Je peins une poitrine de femme comme je peindrais une vulgaire boîte à lait." Le prestigieux artisan de la couleur va demander à celle-ci de conditionner seule son message uniquement plastique: "Les beaux bleus, les beaux rouges, les beaux jaunes, les matières qui remuent le fond sensuel des hommes, les principes qui donnent vie. " Matisse va employer les couleurs dans leur pureté absolue, en bannissant l'intervention des valeurs pour obtenir "des réactions simultanées plus ardentes" tout en leur demandant de réaliser une luminosité telle que la peinture n'en avait jamais connue.

Henri Matisse (1869-1954) - Pastorale - 1905 - (0,46 m x 0, 55 m) Paris, Collection particulière

L'euphorie qui baignera l'oeuvre entière de Matisse s'exprime dans cette Pastorale avec une ferveur qui transparaît même sous la solide construction de la composition. Matisse exploite ici le procédé le procédé de la transposition des tons (la couleur d'un tronc d'arbre se modifiant au cours de son développement) dont fauves et cubistes tireront de savoureux accents. La souplesse lénifiante des arabesques et la tonalité apaisée de la toile évoquent l'image d'une Arcadie heureuse très classique d'inspiration et aussi de composition

Pour la première fois le sujet n'a plus d'importance. Désormais la porte est ouverte à toutes les abstractions. Il s'agira uniquement d'exprimer des formes à la lumière de la confrontation de toutes les irradiations du prisme. En d'autres termes, et comme on le voit dans la planche ci-dessous, Matisse recréera totalement le sujet évoqué, et l'expression de création en art, qui fera bientôt fortune, prend ici, déjà, une signification assez précise pour ouvrir des horizons sur les bouleversements que subira la peinture dès ce début du nouveau siècle. Les esthéticiens qui ont étudié l’œuvre de Matisse reconnaissent que son art parait le plus rebelle à la dissertation. C'est qu'il existe dans l'art prestigieux de Matisse un mystère troublant celui de sa puissance lumineuse et colorée. Un souvenir vient d'abord à la mémoire, celui de ces fanatiques de la couleur qui devinrent presque aveugles après avoir joui d'une vue extraordinaire: Pissarro, Degas ou Monet. Or Matisse est myope de naissance, ou à peu près. Le mystère de l'alchimie déconcertante de sa palette repose entre son imagination et ses lunettes d'or. Et pourtant Matisse s'est montré doué de l’œil le plus fin, le plus perspicace, le plus impitoyablement sûr; il inventera des nuances nouvelles.

Henri Matisse (1869-1954) - Intérieur à Collioure - 1905 - (0,60 m x 0,73 m) - Ascona (Suisse), collection particulière.

C'est ici la revanche éclatante de la couleur sur le traditionalisme. Les objets sont d'abord égaillés sans ordre fonctionnel, avec désinvolture. L'artiste ne s'est pas encore rendu compte de la gravité de l'aventure, ni de cette glorieuse tentative d'une transmutation de toutes les propriétés de la couleur, mais le Fauvisme est né.

A part ce don extraordinaire, dans l'action duquel on ne peut voir que l'intervention du génie, il est impossible de tracer de Matisse une biographie susceptible de satisfaire les amateurs de légendes. Et l'on s'étonnera qu'un artiste, qui a apporté à l'art de peindre tant de nouveaux modes de l'envisager, ait connu l'existence la plus calme et qu'en même temps il ait été doté du physique le moins inquiet. Ceci, évidemment, ne convient guère au portrait romantique que l'on aimerait brosser d'un révolutionnaire tel que lui, quand on songe aux visages tourmentés ou aux existences tumultueuses d'un Delacroix, d'un Courbet, d'un Jongkind, d'un Gauguin ou d'un Van Gogh, et qu'on les compare à la physionomie reposée et à la vie sans histoire d'un Matisse.

Les théories de Taine échoueraient encore devant ces faits dénués de signification valable, à savoir que Henri Matisse naquit au Cateau (Nord) le 31 décembre 1869, que sa mère aimait décorer de fleurs des assiettes de porcelaine, qu'il fut destiné à la magistrature par un père commerçant en grains, et qu'il poursuivit ses études sans avoir jamais dessiné, en cachette, sur ses livres de classe ou ses cahiers.

Mais Matisse dira plus tard: " L’œuvre d'art doit être pour l'homme d'affaires aussi bien que pour l'artiste de lettres un calmant cérébral, quelque chose d'analogue à un bon fauteuil qui le délasse de ses fatigues physiques." Il ne s'agit pas ici d'une légende : c'est au cours d'une convalescence assez longue, après une appendicite, que vers sa vingtième année Matisse reçut d'un ami le conseil de peindre pour se distraire et se reposer. La mère du malade apporta à son fils une boîte de couleurs, ce qui n'eut pas précisément le don de plaire à M. Matisse père. Mais le fait est que la copie de quelques chromos exécutée par le jeune étudiant et la lecture du livre d'un certain Goupil, intitulé Manuel renfermant tout ce qu'un peintre doit apprendre, lui procurèrent un allégement à ses malaises, une béatitude insoupçonnée. Il se trouva comme transporté "dans une espèce de paradis " dans lequel, Matisse dixit: "J'étais tout à fait libre, seul, tranquille, tandis que j'étais toujours un peu anxieux et ennuyé dans les différentes choses qu'on me faisait faire. "

Nous passerons sans y insister sur l'opposition têtue que le père de Matisse manifesta devant l'engouement subit de son fils pour la peinture, sur l'approbation secrète et confiante de la mère de l'artiste, sur tous les subterfuges qu'employa le futur peintre pour imposer sa volonté et sur l'acquiescement final du père, malgré son désespoir de le voir abandonner cette carrière du droit qu'en bon Picard, processif sans doute, il estimait devoir être fructueuse.

C'est donc un désir de liberté, d'abord, un besoin d'évasion, ensuite, qui semblent à l'origine de la vocation de Matisse. Plus particulièrement encore, l'attirance pour un climat de solitude paisible dénote un individualisme puissant, mais, vu l’âge du peintre, incapable de lutter contre le conformisme ambiant, bien que Matisse soutînt des habitudes qu'une société, dont il ne se sentait pas le moins du monde solidaire, tentait de lui imposer.

Henri Matisse (1869-1954) - La Lecture - 1906 - (073 m x 0,60 m) Paris, Collection particulière

C'est par des oppositions de tons heurtés ou dissonants que Matisse réalise l'équivalent de profondeur cherché par le Fauvisme. Matisse n'affecte pas la puissante brutalité de Vlaminck ou de Derain, il tempère la crudité des couleurs primaires de nuances qui sont comme des temps de pause dans sa rutilante symphonie.

Maintenant Matisse se révèle pourvu des dons les plus précieux. Très justement Picasso dira: " Au fond, tout ne tient qu'à soi. C'est un soleil dans le ventre aux mille rayons. Le reste n'est rien. C'est uniquement pour cela, par exemple, que Matisse est Matisse. C'est qu'il porte un soleil dans le ventre." L'on ne relève d'ailleurs aucune indication sur la manifestation précoce de ces dons de coloriste que le maître portera à des sommets indépassables. Admettons qu'il naquit coloriste comme d'autres naissent chanteurs, et que mystérieusement la couleur fut pour lui comme une sève, un sang qui conditionnait déjà le développement de sa vie animale. Un fait est donc à retenir: c'est une question vitale qui commandait chez lui le rôle de la couleur et non une simple fantaisie comme il arrive chez la plupart des êtres doués. C'est pourquoi nous verrons Matisse cultiver ce don unique, le diriger, l'amender, parce qu'il constituait chez lui une nécessité qu'il sentait obscurément inéluctable. Au surplus Matisse gardera toujours une tête froide; il est la prudence même. Dès son enfance, il possède le sentiment de l'ordre et de la mesure, surtout un sens de l'introspection assez rare chez les artistes généralement portés à accepter, sans un contrôle sévère, des illuminations qu'ils se croiraient déshonorés de soumettre à une critique rationnelle. Toute sa vie, et jusqu'en ces derniers temps, Matisse parlera " d'organiser son cerveau ". Rien de surprenant s'il n'a jamais considéré d'un œil complaisant les indications d'un instinct qui lui paraissait suspect. De là cette obstination, chez lui, à ne jamais agir en autodidacte, de là ses fréquentations assidues d'écoles, d'académies, de musées, les interrogations minutieuses des compositions des camarades et des chefs-d'oeuvre du passé. C'est ainsi que l’œuvre la plus éclatante, semble-t-il, de désinvolture, d'improvisation et de spontanéité sera au contraire la plus méticuleusement conçue, la plus froidement exécutée.

Il n'y a pas lieu de se préoccuper beaucoup des premières œuvres des maîtres. Elles sont nécessairement faites d'emprunts, d'indécision, d'habileté précoce, de maladresses heureuses et braves. Seul le choix des premières influences est significatif. En 1890, Matisse s'inspire de Chardin (Les livres). Raison et intuition savamment et sensiblement amalgamées tout Matisse est déjà là.

Henri Matisse (1869-1954) - Portrait à la raie verte - 1905 - (0,40 m x 0,32 m) Copenghague, Musée royal des Beaux-Arts, Collection J. Rump

Matisse a confié que ce qui l'intéressait le plus, ce n'était ni le paysage, ni la nature morte, mais la figure.   Dans un renoncement courageux contrastant, par avance, avec l'enthousiasme délirant du Fauvisme pour les tons les plus aigus du registre chromatique, le peintre, évoquant un visage, tend subitement à une certaine abstraction. Il le désincarne, le spiritualise pour amener la forme à livrer le secret de ses attributs plastiques. Matisse, une fois de plus, et sans chercher la virtuosité, juxtapose les tonalités les plus stridentes sans nuire à leur intensité.

En 1897, avec sa fameuse Desserte, Matisse suit encore l'Impressionnisme. Il s'est dégagé de l'Ecole des Beaux-Arts et provisoirement de l'emprise du classicisme, dont l'ont un peu dégoûté ses professeurs. Une Nature morte au pichet de grès (1897) montre Matisse déjà fanatisé par les tons les plus éclatants. La tendance fauve s'organise secrètement. En 1898 et 1899, l'artiste exécute de grands " nus" d'hommes, monumentaux, brutalement colorés en bleu et en vert. Dès 1898 (Paysage de Toulouse), le lyrisme de Matisse lui inspire des visions d'une acuité que la pureté absolue des tons restitue à peine. Mais déjà l'artiste mesure ses sensations qui peut-être l'épouvantent un peu. Il tâche de pénétrer le secret d'une composition qu'il voudrait libre et inspirée. Plus sûr de ses moyens, il reviendra à la couleur vers 1904. Aplats, empâtements ou pointillisme sont cependant passés au crible de sa surveillance.

Toutefois le besoin " d'organiser son cerveau" ne tient pas seulement, chez Matisse, à son goût d'ordre et de mesure. Un exemple fameux est là qui lui donne ample matière à réflexion les fragilités de l'Impressionnisme. Matisse, qui avait étudié le droit et la philosophie, avait sans doute apprécié la formule: les sens déforment et l'esprit forme. Mais en toute occasion, et surtout en contemplant les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens, Matisse prenait chez eux des leçons d'équilibre, de mesure et d'économie de moyens.

Ce soin de prudence pris en considération, comment pouvons-nous expliquer que, créant le Fauvisme, le maître ait révolutionné l'art de son temps?

En revendiquant, dès son adolescence, son droit à la liberté, en attestant sa répulsion pour "les différentes choses qu'on lui faisait faire", Matisse affirmait un tempérament d'autant plus exceptionnel qu'il eut toujours recours, nous l'avons vu, à tous les contrôles. Sa liberté demeure vraiment créatrice et procède plutôt de cette rare inclination à se diriger soi-même; elle est l'une des marques de son originalité. Quoi de plus surprenant que ce révolutionnaire qui ne songe pas à "chambarder", mais bien plus à emporter l'adhésion du spectateur en l'invitant à goûter les idées les moins conformistes dans un fauteuil ? Matisse cependant ne cache rien de ses faiblesses. Ses témérités, il n'est pas sans les reconnaître. S'il raisonne par l'absurde en renversant certains problèmes, il en convient et ne dissimule jamais ses hésitations. Lorsqu'il crée des spectacles entièrement conçus dans son "cerveau organisé", tout en se recommandant de la nature, il fait preuve d'une force de persuasion qui. lui assure souvent des victoires à la Pyrrhus, mais le spectateur demeure tout de même stupéfait et ravi. Enfin et en guise de conclusion. Si nous pensons que l’œuvre de Matisse, dans sa féconde inquiétude, se montre, suivant le caprice de son auteur, servante ou maîtresse de la couleur, ou les deux à la fois, nous éprouvons, malgré l'ambition du maître qui était de nous délasser, de véritables ravissements qui déconcertent par leur inattendu et l'ignorance admirative où ils nous laissent, en définitive, de leurs véritables causes.