Fernand Léger

Comme Dufy, Friesz, Jacques Villon et Marcel Duchamp, Fernand Léger est Normand. Lui non plus ne peut d'abord rester insensible à l'attirance de la lumière impressionniste et au prestige de la couleur. Toutefois, en 1905, il peindra un Village corse où il pressentira déjà l'esthétique caractérisant la peinture de la première moitié du XXe siècle. Son goût de l'architecture pure (il étudia pendant deux ans l'architecture à Caen) l'amena à découvrir Cézanne. Léger a toujours suspecté ce qu'il est convenu d'appeler la tradition, considérée comme un ensemble de procédés et de formules qu'il suffit d'appliquer correctement. Aussi bien tentera-t-il de transfigurer les intentions cézanniennes selon une esthétique personnelle et neuve, qui, dans le cadre des recherches cubistes, ne devra jamais rien ni à Picasso, ni à Braque, ni à Juan Gris. L'originalité de son tempérament lui permettra d'exercer rapidement une influence non seulement en France, mais encore en Allemagne, où il exposera dès 1913 à la galerie "Der Sturm", de Berlin, et aux Etats-Unis où, la même année, ses œuvres figureront à l'" Armory Show", de New York.

Fernand Léger (1881-1955) - Contrastes de formes - 1913 - (0,55 m x 0,46 m)

Berne, collection Rupf

Léger exécute ici une sorte d'"étude" dans le sens musical du terme. La brillante technique de l'artiste s'exerce autour des thèmes et variations de formes, où des contrastes de courbes, dangles, de rectangles de toutes dimensions, jouent un jeu décoratif et déjà abstrait qui sera à l'origine des recherches murales que Léger ne tardera pas à développer si brillamment. On a coutume de désigner sous le titre général de Contrastes de formes toute une période de l'oeuvre du peintre, qui témoigne d'une personnalité qui s'oppose à celle de tous les cubistes.

Léger n'aime pas la couleur uniquement pour elle-même; il voit en elle un moyen de définir des formes qu'il ambitionne d'intégrer à un espace nouveau. Les théories chromatiques lui semblent suspectes. Il portera plus tard le ton local à une intensité et une acuité qui déborderont toutes les intentions seulement sensuelles, et pratiquera une écriture où les aplats gonfleront des formes que définissent des lignes menées d'un seul jet sans l'habile tricherie de ruptures ou de sections syncopées des lignes puissantes et sereines, inspirées par les hasards de l'imagination et de ses lois mystérieusement vivantes.

Avec les Nus dans la forêt, Fernand Léger poursuit l'expérience cézannienne selon sa conception mécanique. Cézanne avait parlé de cylindres, de cônes et de sphères. Et Léger n'avait pas été sans remarquer comment, dans le Jeune homme au gilet rouge du maître, le bras droit du modèle insérait son cylindre dans la triple forme concentrique du haut de la manche et du gilet, pour créer une combinaison plastique qui donne tout son poids à cette admirable composition. Léger reprend le procédé, mais il simplifie les éléments. Il se borne à les situer dans leur puissance géométrique, et ne les laisse pas s'interpénétrer, comme fait Cézanne. Selon sa propre expression, il les "déboîte" pour échapper, d'une part, au danger des arrangements susceptibles de favoriser l'accidentel, d'autre part, à une perspective qui pourrait lui interdire le respect de la surface et le faire empiéter sur le domaine de la sculpture, comme Braque et Picasso. Bref, son dynamisme lui impose le refus de toute "compénétration" des volumes qui nuirait à la notion de puissance qui forme la base de son esthétique. Ainsi, les Nus dans la forêt (1910) constituent typiquement l'un des thèmes où l'artiste fait valoir son principe du jeu des formes. Entre 1906 et 1908, Léger avait exécuté des dessins qu'il développera dans ses Contrastes de formes. Il s'appliquera à synthétiser la forme dans le sens dynamique qui lui est cher. Il simplifiera l'objet jusqu'à l'abstraction géométrique. Il intégrera les volumes à la surface et il réussira à créer une nouvelle réalité. C'est que Fernand Léger n'est pas parti de la nature. Il lui assigne seulement un rôle fonctionnel nouveau. L'objet pour lui n'est plus un ensemble de formes inertes, mais un agrégat de cellules vivantes qui animent l'espace. A l'exemple de la science moderne, Léger le tient pour une association de molécules perpétuellement agitées, comme le cinéma en a décelé à travers des blocs d'acier. L'objet est donc d'essence dynamique, et son immobilité apparente, sous la grille de la forme, constitue au contraire un élément de mobilité. Il vivra dans les limites de la surface, il en conditionnera le dynamisme par les seules réactions que provoquera sur lui la lumière. Aussi Léger choisira-t-il indifféremment des motifs disparates, éléments mécaniques, fleur, corps humain, arbre, clef, etc., de sorte qu'il suggérera des spectacles qui ne pourront, à l'instar de certaines compositions musicales, et aussi conformément à certain principe cubiste, se traduire en aucun autre langage que celui de la peinture.