L’esprit Lautrec

Vers l’époque 1900

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) La Danse au Moulin-Rouge - 1890 - (1,15 m x 1,50 m)

Philadelphie, collection Henry P. Mac Ilhenry

Comme Raphaël, Toulouse-Lautrec mourut à 37 ans. Quelques jours avant sa mort, usé par une vie amère que sa déchéance physique et l'abus de l'alcool lui faisaient abandonner sans grand regret, il soupira: " La vie est belle "

Toute son œuvre est dans cette parole spirituellement désenchantée. Sa vive intelligence, qui lui conseilla de rire, un peu " jaune" évidemment (mais sans pleurer), d'une existence douloureuse malgré ses succès de grand artiste, n'avait pu lui apporter aucun remède. Et ses qualités admirables d'observateur des visages et des formes furent toujours nuancées de quelques teintes d'un humour de bon ton, qui trahissait toutefois la déception désabusée du grand seigneur qu'il demeurera dans toutes les circonstances de sa vie, Henri de Toulouse-Lautrec-Monfa était né à Albi en 1864. Il descendait de l'ancienne famille des comtes de Toulouse, célèbres dans l'histoire. Une santé fragile et très " fin de race", héritée de parents qu’avait unis un mariage consanguin, fut aggravée par deux accidents alors qu'il n'avait que quatorze ans. Au cours de chutes successives, il se brisa les cuisses. Cet événement, qui compromit sa croissance et fit de lui un nain burlesque aux jambes atrophiées, allait exercer une influence déterminante sur sa destinée. Désormais il ne pourra pas se livrer aux occupations chères à sa classe les " plaisirs", les mondanités, la chasse, ou l'équitation. Son père ne s'intéresse plus à lui seule sa mère s'attache à adoucir les répercussions douloureuses de sa déchéance physique. Ne pouvant plus agir, il observe. Durant toute son adolescence, sa seule activité est celle de sa main, celle de son intelligence. Comme un enfant fait des gribouillages, il dessine, et son don d'observateur éclate soudainement en des notations aiguës et lumineusement synthétiques qu'il ne dépassera jamais en vérité ni en intensité. Les chevaux qu'il ne peut monter, les animaux qu'il ne chassera pas, les oiseaux dont le vol hante l'immobilité relative à laquelle il est condamné, sont des thèmes pour ses longues stations dans un fauteuil. Toute son activité s'exerce dans ce qui n'est d'abord pour lui qu'une distraction nostalgique; il dessine sans préméditation artistique, comme on trace les arabesques sur des tables de café. Mais peu à peu, sous l'influence de Manet, de Degas, de Van Gogh et du Japonisme, l'observateur amusé devient le peintre conscient de la tâche que l'Art implique. Les souvenirs de l'école sont cependant encore là, dont il se défiera pour les entraves qu'ils apportent à sa spontanéité. Même Degas, qu'il admire, lui semble trop théoricien. Il pense déjà moins au tableau à faire qu'à l'observation à exprimer. Montmartre n'est pour lui qu'un prétexte; il s'efforce d'en décrire la faune, non comme historiographe, mais toujours en fonction d'un spectacle où il emprunte des éléments qui servent sa sensibilité et légitiment ses dons graphiques.

Toutefois, si le comportement moral, et notamment l'attendrissement sur les misères humaines ou le goût d'apostolat que l’œuvre de Van Gogh reflète, n'ont pas exercé d'influence directe, nous l'avons vu, et que ce phénomène ait été réserve a sa seule technique, il n'en va pas de même pour Toulouse-Lautrec. Celui-ci s'est attaché à traduire les menus faits de la vie quotidienne. Cependant il doit cette intention non seulement à ses propres besoins, mais encore à l'atmosphère de son temps, c'est-à-dire à la littérature, aux romanciers depuis Maupassant jusqu'à Tristan Bernard, à l'activité des théâtres, des cirques, des cabarets, des cafés, aux spectacles sportifs, dont la fréquentation succédait chez les peintres à l'engouement des impressionnistes pour la nature.

Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901) - La Goulue entrant au Moulin-Rouge - 1892 - (0,80 m x 0,60)

Paris, Collection M.G. Bernheim de Villiers

La génération des nabis et celle des cubistes se sont montrées assez impressionnées d'abord par ce que l'on pourrait appeler "l'esprit Lautrec", et l'attitude intellectuelle de l'artiste devant la vie. Il s'agissait chez Lautrec d'une sorte de désabusement, léger, et toujours de bonne compagnie. L'absurdité de la vie, il la connaissait mieux que quiconque, mais sans la prendre au tragique, il acceptait sa fatalité sans pleurnicheries, sans illusions, en souriant même. Certain esprit voltairien lui soufflait que tout s'arrange, si mal que ce soit.

Or l'esprit Lautrec sera pour une part importante chez les artistes à l'origine de cette douceur de vivre qui définira ce que l'on nommera un jour "La Belle Epoque". Mais l'art même de Toulouse-Lautrec et notamment ses dons prestigieux de dessinateur génial vont marquer les tentatives de ses successeurs d'une trace indélébile. Lautrec dessine avec la désinvolture d'un grand seigneur qui donnerait des ordres. Auprès du sien, les dessins d'Ingres, ceux de Degas sont lourds, indigestes, trop prémédités ; ils pontifient, et pourtant ! En général Lautrec semble s'amuser quand il croque sur le vif des personnages, des faits qu'il recrée en des évocations vivantes, plus vraies que nature, comme on dit, et qui se rapportent à des spectacles dynamiques tels que la danse, l’équitation, et le sport à quoi l'empêchent de participer autrement ses jambes mortes, sinon son œil impitoyable. Son dessin semble curieusement fondé sur l'économie des moyens, sur un équilibre difficile mais toujours réussi entre l'audace et la mesure. Dans sa rapidité, sa concision, sa distribution de traits légers ou puissants, cruels ou spirituels, il possède l'art de tout exprimer par des élisions rapides, des raccourcis incisifs et des enjambements, des ruptures de lignes, des envols d'arabesques qui jamais n'échouent, c'est-à-dire par un dessin qui va toujours jusqu'au bout de ses risques, avec une sûreté déconcertante. Il semble que le dessin de Lautrec ait élargi les possibilités graphiques pratiquées avant lui et que ses successeurs aient découvert dans sa forme d'écriture des ressources encore ignorées. Le fait est qu'après Lautrec l'art du dessin apparaîtra comme rajeuni, comme enrichi d'un esprit d'invention très particulier.

Sans doute Lautrec avait-il dit: " J'ai tâché de faire vrai et non pas idéal. " Et l'on pourrait penser à quelque procédé d'imitation simpliste s'il ne s'agissait de Lautrec. C'est que le vrai dans son esprit ne se sépare jamais du vivant. Et le vivant est toujours vrai. La poursuite du vrai chez Lautrec ne pouvait s'effectuer sans celle de moyens nouveaux. Et c'est dans ce sens que s'exercera cet esprit d'invention graphique qui se manifestera notamment dans ses affiches, ces affiches que, dit-on, Braque et Picasso décollaient, fraîchement posées, des murs parisiens pour en orner leurs ateliers, comme de nos jours on fait des leurs...

Or l'esprit d'invention de Lautrec se manifeste sous forme d'un certain humour graphique dont on décèle les traces chez Bonnard, Vuillard ou Picasso, ou chez d'excellents dessinateurs spécialisés dont l'écriture demeure si originale et tels, par exemple, que Forain, Caran d'Ache, Jossot, Iribe, Gus Bofa et Rouveyre, sans oublier nombre de nos contemporains.

La peinture proprement dite chez Lautrec connaîtra un sort à peu près identique; le caractère improvisé, spontané de son dessin s'y reflète, grâce à quoi elle conserve le sens précieux de l'esquisse dans ses touches légères mais soutenues, dans ce " fa presto" qui n'appuie jamais, qui accentue simplement avec mesure mais puissance, chaleur et intimité. Il n'est pas jusqu'au coloris dont Lautrec nuance les ardeurs en adoptant de préférence comme support le carton dont il aime la grisaille et qui favorise le premier jet, absorbe tous éclats intempestifs, et soutient les tons rompus, les matités chaudes, profondes, si expressives et si émouvantes qui caractérisent la discrétion de sa sensibilité.

Les nabis, nous le verrons, profiteront de ces leçons de sobriété qui seconderont leur prédilection pour des nuances raffinées particulièrement propres à exprimer l'intimité de la vie des formes tamisées sous les lumières les plus discrètes.