Juan Gris

Avec Picasso et Fernand Léger, Juan Gris est certainement l'un des tempéraments les plus originaux qui ont marqué le développement du Cubisme.

Laissons d'abord ses origines espagnoles qui ne révèlent, à la rigueur, qu'une influence spécifiquement madrilène, dont les effets apparaîtront dans cette palette sévère, d'une distinction si rare, et feront souvent prononcer à son sujet le nom de Zurbaran. Les exigences rigoristes de son tempérament s'exerceront non seulement dans le choix des couleurs, mais encore dans son goût de la composition et même dans ses inventions plastiques. On a voulu le représenter comme un théoricien, une sorte de mathématicien habile à fournir des solutions justes de problèmes posés par d'autres, alors qu'il s'affirmera plutôt l'inventeur de théorèmes particuliers qu'il se chargera seul de démontrer. C'est peut-être dans ce sens que Picasso synthétisera la question d'un mot précis qu'il me dira: " Il a été le plus fort dans ce genre-là." Mais avant d'étudier ce genre, il importe de signaler que les problèmes dont Gris posera les données seront inspirés par une imagination lyrique qui exprimera très humainement le côté dramatique, passionné et inquiet de son tempérament. La courte durée d'une existence pénible aura été la rançon des superstitions qui le hantaient.

Juan Gris était doué d'une sorte de fanatisme de la connaissance qui le poussait à approfondir les moindres problèmes qui fixaient son attention.

Par une sorte de contradiction, son œuvre si scientifique en apparence sera le fruit d'une imagination plastique extrêmement riche. Les divers aspects de sa sensibilité ne seront jamais ni contrariés, ni refoulés. La nature, il l'aime; mais il ne la verra pas, à travers son tempérament, selon la formule réaliste, il l'imaginera selon ce même tempérament. Et le lyrisme cubiste trouvera dans cette formule un nouvel acheminement vers ses fins. Cependant son imagination subira constamment le contrôle raisonnable d'une logique aussi impeccable qu'audacieuse, très conforme à son désir constant de vérité. Son mot: "Je ne sais pas encore

JUAN GRIS (1887-1927) - BANJO ET VERRES - 1912 - (H. 0,30; L. 0,58>.

PARIS, GALERIE LOUISE LEIRIS.

ce qu'il faut faire, mais je sais ce qu'il ne faut pas faire", qu'il prononça autour de sa vingt-cinquième année, le montre soucieux d'éprouver d'abord les possibilités de la peinture. A ce propos s'engagera un petit débat très existentialiste, semble-t-il. Braque avait écrit:

"On ne fait pas un clou avec un clou, mais avec du fer", à quoi Gris répondit: "On fait au contraire un clou avec un clou, car si l'idée de la possibilité du clou n'était pas préalable, on risquerait fort, avec la matière employée, de fabriquer un marteau ou un fer à friser."

C'est ainsi qu'il imagina de considérer certaines conventions artistiques, et dont il goûtait profondément la valeur, qu'elles vinssent de Cézanne, de Seurat ou de plus anciens maîtres qu'il révérait, comme des théorèmes dont il envisagerait surtout la "réciproque". Pour Juan Gris, ce n'est pas le sujet qui commande. A ses yeux le sujet naîtra lui-même de l'objet qu'il crée, et ici le tableau. Reprenant à l'envers le problème cézannien, il dira: "D'un cylindre je fais une bouteille ", mieux encore : " Cézanne va vers l'architecture, moi j'en pars. " Lorsqu'il construira sa toile, les éléments qui lui seront nécessaires acquerront une signification dès que leur disposition plastique sera déterminée par l'équilibre du tableau tel qu'il l'aura conçu. Conformément à la formule citée plus haut, s'il lui faut un cercle ou un blanc, ce cercle, devenu blanc et inséré à la place qui lui est destinée, prendra par exemple le nom d'assiette, d'ouverture d'un verre ou d'auréole. Comme il le dira, la seule technique possible sera celle qui contribuera à édifier une sorte d'architecture plate et colorée.

A partir de 1918, Juan Gris, qui n'a plus que neuf années à vivre, va construire son œuvre méthodiquement, sans ruptures contrastées. Il s'attachera patiemment à représenter le Cubisme comme une esthétique particulière et non comme un ensemble de procédés destinés à sauvegarder l'ordre classique. C'est-à-dire que la poétique plastique de Gris sera toujours soumise aux règles d'une prosodie plastique particulière. Son œuvre n'échappera donc pas à une certaine préciosité de style. Mais selon lui, l’œuvre peinte devait conserver avec la réalité des points de contact qu'il jugeait indispensables. Le raffinement de son œuvre relèverait plutôt d'un goût pour cette finesse de l'expression, dont Vauvenargues disait qu'elle était "l'emploi de termes qui laissent beaucoup à deviner". C'est dans ce sens que Juan Gris préconisera la recherche de l'élément surprise. Le plus souvent, toutefois, la poétique du dialecticien et du prosélyte qu'il est, apparaîtra comme une sorte de rhétorique ardente et persuasive. Au point que Gris codifiera la technique cubiste, et qu'on le désignera comme le plus cubiste de tous les cubistes.

La définition de la rhétorique par Aristote, la " dialectique des vraisemblances ", pourrait s'appliquer à l’œuvre de Juan Gris. L'esthétique de ce dernier ressortirait assez aux " figures" aristotéliciennes. Une première de ces figures, en effet, la métonymie, désigne la désincarnation d'un objet sous la forme d'un sigle, d'une initiale si l'on veut, soit le signe pour la chose, par exemple un ovale abstrait pour l'orifice d'une carafe. Ou la métaphore qui change la signification naturelle d'un objet en un autre: la courbe du compotier deviendra celle de la guitare. Ou bien l'antithèse, c'est-à-dire les contrastes : deux formes, deux tons, de qualités opposées, s'exalteront les uns les autres. Ou encore l'hyperbole qui augmente ou diminue à l'extrême la vérité locale des objets pour augmenter ou diminuer l'effet plastique, ainsi les yeux dans le Portrait de Josette, etc. On sent combien une telle esthétique, dans son impersonnalité absolue, qui trahissait néanmoins un tragique profondément humain mais involontaire, contrastait avec ce qu'on a appelé l'expressionnisme de Picasso. Un visionnaire comme Lipchitz dira un jour à Gris: "Tu développes magnifiquement ton erreur." Son refus de toute manifestation sentimentale et affective entourait son œuvre d'un secret difficile à percer. Cette conception originale, Juan Gris l'enrichira jusqu'à la fin de sa courte existence. On a voulu le représenter comme un théoricien, sans remarquer suffisamment ce que son apriorisme avait de lyrique et d'émouvant dans sa grandeur simple et vraisemblable. On a parlé à son sujet de XVIIe siècle, voire de jansénisme. Et Diaghilev ne s'y trompa pas lorsqu'il demanda à Juan Gris d'imaginer un décor pour un ballet destiné à être représenté dans la Galerie des Glaces du Château de Versailles.

L'histoire de l'art considérera Juan Gris comme le maître qui aura poussé l'esthétique cubiste jusqu'au bout de ses possibilités.