Paul Gauguin
Prestige nouveau de la couleur : abstraction et symbolisme
Paul Gauguin (1848 - 1903) - Paysage décoratif - 1888 - (0,86 m x 0,57 m)
Stokholm, Nationalmuseum
Gauguin trouvera dans la peinture le havre inattendu qui lui permettre de " synthétiser ", selon un mot quil goûtera quelque temps, les multiples et contradictoires intentions qui lagitaient en une somme surprenante dharmonies. Son uvre, quelle soit bretonne ou océanienne, obéira à des rythmes colorés dont la forme et le ton sont ceux dune mélancolie qui ne désespère jamais. Sa palette géniale et si personnelle sera caractérisée par des harmonies rares et profondes, des tonalités éclatantes, mais qui, jouées en sourdine, évoquent un peu - puisque Gauguin associe souvent la peinture à la musique - le son de la trompette bouchée des jazz ou les churs à bouches fermées.
Après quelques essais impressionnistes, il se trouve gêné par la minutie analytique des touches juxtaposées. Il reproche à lImpressionnisme de " chercher autour de lil et non au centre mystérieux de la pensée ". Il dénoncera bientôt les théories de lécole et se mettra à peindre par larges surfaces, car il aime la liberté, les grands espaces et les voyages. Il sécartera donc de la plupart des principes impressionnistes.

La Vision après le sermon (ou La Lutte de Jacob avec l'Ange) - 1888 - (0,73 m x 0,92 m)
Edimbourg, National Gallery of Scotland
Un des premiers tableaux exécutés à Pont-Aven, au retour de la Martinique, selon la doctrine nouvelle du Synthétisme et du Cloisonnisme. Albert Aurier en fit un commentaire enthousiaste dans Le Mercure de France (février 1891) et justifie sa définition de l'uvre d'art comme "idéiste, symboliste, synthétiste, subjective et décorative".
Dans son goût perpétuel dexploration, il regarde attentivement des estampes japonaises à cause des contrées lointaines quelles évoquent et qui lattirent. Il lui vient ensuite une idée (et il en aura beaucoup) : sa pauvreté lui suggère que la vie est moins chère en Bretagne ; et il sinstalle à Pont-Aven en 1886. Cest là quil revoit Schuffencker et rencontre Emile Bernard. Des palabres artistiques vont sorganiser au cours desquelles on commentera le Manifeste du Symbolisme qui vient dêtre publié et où il est question de " vêtir lidée dune forme sensible ". Excellente raison pour Gauguin de substituer au culte de lanecdote, en art, lidéologie qui lui est chère. Bien entendu, il affectera de dédaigner le Symbolisme mais il lui restera toujours fidèle lorsque, dans ses compositions océaniennes, il essaiera de " vêtir ", en effet, dune forme " sensible " " lEve tahitienne " et " lEnigme réfugiée au fond des yeux ". Fort heureusement, les " formes sensibles " de Gauguin valent mieux que ses " idées ". Autant les idées en question seront nébuleuses, autant son art de les exprimer sera méthodique et précis. Il parlera de " synthèse " pour sopposer à lanalyse impressionniste, quitte à en rire quand il verra des confrères pratiquer le Synthétisme trop théoriquement. Son goût pour lart des Japonais, celui des images dEpinal ou des vitraux, qui lui semblent servir sa thèse synthétiste, lui inspirent le Cloisonnisme qui consiste à cerner les surfaces de traits fortement appuyés. Il peint alors la Vision après le sermon, lune de ses uvres les plus surprenantes. Déjà son esthétique personnelle saffirme. " Il y a des lignes nobles ou menteuses, la ligne droite donne linfini, la courbe limite la création. " Il conseille de " s éloigner autant que possible de ce qui donne lillusion dune chose ". Lexemple japonais a été fécond, il veut supprimer, épurer ; la forme sera suggérée par la couleur pure. Cest ici la clé de ses simplifications éloquentes, de la pureté de ses formes ramassées : " Lart est une abstraction. " Il nobserve plus une nature dont il veut seulement traduire léquivalent. Son tableau, de son aveu, il la " pensé " dabord. De son Christ au Jardin des oliviers, il dit : " cest dun triste abstrait, et le triste, cest ma corde ". " Quelles belles pensées on peut évoquer par la forme et la couleur ", dit-il encore. Lobsession de la " pensée " en question est tenace. Son " idéisme " lui inspire des titres évocateurs quil inscrit sur ses toiles : Quand te maries-tu ? - Pourquoi es-tu fâchée ? - Lesprit des morts veille, et le fameux Doù venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Cest quil aimait les légendes placées sous les images dEpinal, ou celles des journaux illustrés, celles encore qui soulignent les chemins de croix, sillonnent les vitraux, entourent les estampes japonaises ? Cependant cette pratique, surtout idéographique, ne gêne pas des recherches plastiques qui, elles, sont précieuses parce que venues de cet " inconscient " dont Odilon Redon se réclame dans le même instant. Quil aille en Bretagne, en Provence, à Tahiti, son souci restera le même, puisquil peindra en Océanie des paysages bretons. Ce quil a rêvé en Bretagne se réalise en Océanie, et sa technique tahitienne est conforme à ladmirable remarque quil a faite : que le bruit de ses sabots, sur le roc breton, correspond " à ce son sourd, mat et puissant " quil cherche dans la peinture. Il sagit ici dune " correspondance baudelairienne " qui évoque une similitude de sensations. Entre les expressions musicales et picturales, Delacroix avait signalé ces rapports. Le mot " musique ", nous lavons dit, revient souvent à la pensée de Gauguin. Il parle dabord de la " douce musique murmurante des mouvements de son cur ". A propos de sa toile LEsprit des morts veille, il a cherché " une partie musicale ; lignes horizontales, ondulantes, accords dorange et de bleu, reliés par des jaunes et des violets ". Pour Gauguin, il existe entre les accords musicaux et les rapports des tons primaires et leurs complémentaires une identité dharmonie qui satisfait son goût pour la pureté de la couleur.
Cest que son art, tout de suggestion, veut réaliser léquivalent de la sensation. Linfluence quil exercera sur le groupe des nabis, sur Sérusier, qui sera le porte-parole de lesthétique de Gauguin, et sur Bonnard, Vuillard, Vallotton et Maurice Denis, viendra de sa prédilection marquée pour le décor, pour le rôle de la couleur, la recherche de son intensité. Dautre part, le dessin, à son avis, peut tout exprimer. Il aime Ingres et Delacroix. " La ligne est la couleur... défiez-vous des couleurs complémentaires, elles donnent le heurt et non pas lharmonie. " Vingt ans après, fauves et cubistes sinspireront des " aplats " cernés du maître, de ses contours expressifs, après avoir débarrassé son esthétique de toute considération idéologique.