Le Futurisme

Une peinture dynamique en réaction contre le statisme

C’est le poète Marinetti qui présida à la naissance du Futurisme italien avec le Manifeste littéraire que publia le Figaro du 22 février 1909. Le principal thème de la nouvelle école, qu'adoptèrent à leur tour les peintres, est une lutte acharnée contre l'art du passé, le "Passéisme ", comme l'appela Marinetti, et pour la glorification du "futur" que vient de suggérer le nom de "Futurisme". C'est encore l'idée lancinante chez les artistes de bouleverser les anciennes valeurs, mais ici l'on préfère les remplacer par de nouvelles.

Le premier "Manifeste des Peintres futuristes" fut lancé à son tour le 3 mars 1910 au Théâtre Chiarella de Turin, devant trois mille personnes. Il était signé par Umberto Boccioni, Carlo D. Carrà, Luigi Russolo, Giacomo Balla et Gino Severini. Le Futurisme était pour eux, non pas un mouvement sporadique et fortuit, comme le Cubisme, dont la dénomination provenait d'une boutade, mais une manifestation concertée et pourvue d'un nom de baptême qui avait été délibérément choisi.

Une phrase du Manifeste résume clairement l'intention générale du nouveau mouvement. "Le geste que nous voulons reproduire sur la toile ne sera plus un instant fixé du dynamisme universel. Ce sera simplement la sensation dynamique elle-même." Mais, et c'est l'une des intentions futuristes qui s'opposera à la thèse cubiste, il s'agira d'un réalisme entièrement soumis à la sensation rétinienne et d'une recherche de l'exactitude des apparences. L'émotion esthétique viendra non pas tellement de l'objet représenté que de l'atmosphère qui l'enveloppe et le vivifie. Pour les futuristes, "tout bouge, tout court, tout se transforme rapidement. Etant donné la persistance de l'image dans la rétine, les objets en mouvement se multiplient sans cesse, se déforment en se poursuivant comme des vibrations précipitées dans l'espace qu'ils parcourent. C'est ainsi qu'un cheval courant n'a pas quatre pattes, mais il en a vingt et leurs mouvements sont triangulaires..."

Ces notions très ingénieuses comportaient une modification totale de la vision de l’œuvre peinte. Au lieu d'être placé "devant" le tableau, suivant le procédé traditionnel, le spectateur sera comme posé au centre même de la toile. C'est un peu le " spectacle dans la salle " de la conception théâtrale. Les peintres futuristes veulent encore "rentrer dans la vie ". " La douleur d'un homme est aussi intéressante à nos yeux que la douleur d'une lampe électrique qui souffre avec des sursauts spasmodiques... La simultanéité des états d'âme dans l’œuvre d'art: voilà le but enivrant de l'art." Et le Manifeste conclut en affirmant qu'"il faut mépriser toutes les formes de l'imitation ".

De l'examen des œuvres futuristes, il ressort que le Manifeste contenait certaines contradictions. Aussi bien 1e5 futuristes valaient-ils mieux que le Futurisme. La louable idée de mépriser toutes les formes de l'imitation, les futuristes furent les premiers à l'oublier. L'exemple du Manifeste touchant le cheval à vingt pattes le prouve assez clairement. C'est au contraire l'imitation poussée à son maximum d'acuité qui incita le Futurisme à vouloir réaliser une ambiance d'objets mouvementés en accumulant les sensations visuelles dans un ensemble de faits plastiques qu'un objectif cinématographique eût pu obtenir en accélérant la vitesse de l'enregistrement, comme la science l'avait fait avec les prises de vues simultanées de vols d'insectes. Les futuristes firent intervenir des éléments plastiques qu'ils " pensaient "parmi d'autres qu'ils "voyaient". Par ailleurs, ils stylisaient les mouvements perçus à l'aide de lignes fortes qui en synthétisaient le dynamisme. L'imitation n'en était ainsi que plus complète. Et ce fut la condamnation de ce mouvement, généreux pourtant, puisqu'il apportait sa contribution à une révolte souhaitable.

Les principes esthétiques du Futurisme perdront un peu de l'intérêt que leur apparition surprenante avait provoqué. Il arrivera cependant que l'aspect plastique même des compositions futuristes, la forme de leur écriture dynamique, serviront de modèles aux dadaïstes, aux surréalistes et à quelques cubistes également.

Une nature audacieuse et chevaleresque détermine Boccioni à abandonner sa famille pour se consacrer à la carrière picturale, ce à quoi ses parents s'opposaient. Ce n'est pas sans grand déchirement que Boccioni quitta les siens. Ce départ constituera le symbole d'une existence tragiquement écourtée par un autre départ, le dernier celui-là, qui interrompra sa vie à l’âge de trente-quatre ans. Il faudrait peut-être voir dans la suite de ses vibrantes compositions, les Etats d'A me, et dans leurs sous-titres Les adieux, Ceux qui restent et Ceux qui s'en vont, la hantise de sa destinée. Le tempérament dynamique de Boccioni, que précisent déjà les faits précédents, se manifestera encore dans son souci de décomposer le corps humain et les objets, comme s'il s'agissait de machines. Il aime le beau métier selon la tradition italienne, son style demeure toujours humain, même dans ses réalisations romantiques, où des antithèses audacieuses sont soumises au contrôle d'une mesure constructive.

Musicien en même temps que peintre, c'est Luigi Russolo qui composera le "Manifeste futuriste sur l'art des bruits ". Il intitulera d'ailleurs l'une de ses meilleures toiles La Musique. Ses Volumes dynamiques, ses Lignes-forces de la foudre, le montrent moins préoccupé de sujets réalistes que d'interpénétrations de plans, de développements de masses plastiques dans l'espace, comparables à ceux des masses musicales dans le temps. Mais il peindra aussi des œuvres d'une inspiration futuriste très orthodoxe, comme la Révolte de 1911. Il exécutera également des décors et des costumes de théâtre où s'affirmeront ses qualités d'audace et un sens authentique de la grandeur.

La formation de Carrà, qui étudia à l'Académie de Brera, est classique, et même sa participation au Futurisme le montrera tel en esprit. Son dessin est synthétique, son sens plastique est pur, souvent sévère. Mais la discipline qu'il a acquise à l'Académie n'a jamais limité ses moyens. Carrà possède un vigoureux tempérament de réformateur. Ses conceptions sociales l'attesteront, qu'il manifestera dans ses dramatiques Funérailles de l'anarchiste Galli. Cet instinct réformateur, l'artiste le prouve dans ses refus du joli, du gracieux, et de tout style ampoulé. Même dans ses compositions les plus mouvementées: Cahots de fiacre, ou Ce que m'a dit le tramway, les éléments plastiques ne se disloquent pas artificiellement pour suggérer trop facilement le mouvement, ils s'associent rythmiquement. L'artiste n'abandonne jamais l'idée du tableau composé. Il possède en outre un sens curieux de la valeur dynamique et émotive des éléments géométriques juxtaposés. La qualité la plus originale de l’œuvre de Carrà est d'avoir rendu vivante la géométrie. Il faut voir dans cette réussite le fait d'une sensibilité mathématique de tradition très italienne et qui nous incite à ne pas trop croire l'artiste quand il assure qu' il "faut peindre comme les ivrognes chantent ou vomissent". Né à Cortone en 1881, Severini est avant tout un technicien et un poète. Très cultivé, il connaît parfaitement l'art des anciens. Il exposera ses vues et ses intentions en d'excellents livres, suivant l'ancienne tradition italienne. Peut-être même sa culture l'a-t-elle gardé des excès du Futurisme et de l'exclusivisme dynamique de la doctrine. Sa conception de l'idée-sensation montre chez lui des intentions gouvernées par les sensations rétiniennes et par les données de l'esprit, de sorte que son art procède d'une synthèse des deux notions.

Il tentera d'associer le statisme cubiste et le dynamisme futuriste. Après avoir souscrit entièrement aux originales mais insuffisantes conceptions futuristes, avec son Hiéroglyphe dynamique du Bal Tabarin, par exemple, il cultivera un classicisme qui lui permettra de réintégrer dans son œuvre l'idée même de l'objet. L'originalité de son œuvre futuriste se révèle en ces symphonies de tons multicolores, d'une hauteur de registre très élevée, qu'il combina avec une sûreté d’œil aussi séduisante que scientifique.