L’Expressionnisme

Nous avons vu au cours de nos commentaires sur l'art de Van Gogh et de Munch que le nom d'Expressionnisme constituait l'une des rares dénominations de mouvements picturaux qui n'aient pas été imaginées par des artistes, comme Futurisme, Dadaïsme ou Surréalisme, ou infligées par des critiques mal intentionnés, comme celles d'Impressionnisme, Fauvisme ou Cubisme, et qu'il a été inventé par des écrivains d'art, par Herwarth Walden peut-être, qui d'ailleurs employa le mot pour désigner à la fois les tendances qui n'étaient ni impressionnistes, ni académiques, ni réalistes, mais avant tout révolutionnaires. Il arrivera même que l'on confonde le terme d'expressionnisme avec celui de réalisme et que l'on range sous sa bannière des noms d'une diversité telle, comme l'avait fait Walden, qu'il deviendra raisonnablement impossible de généraliser sans voir le nombre des exceptions bouleverser à chaque instant les théories ébauchées à ce sujet.

Or, aux alentours de 1914, l'Expressionnisme, qui a résisté aux assauts des plasticiens purs du Cubisme, du Futurisme ou de l'art abstrait, persiste dans la voie tracée par Van Gogh ou Munch. Mais on s'est aperçu qu'ils ne constituent pas un mouvement en soi, c'est-à-dire suggéré selon des idées générales conçues par un groupe de partisans, et qui en formeraient comme l'armature. Il s'agit plutôt d'une tendance, d'une tendance d'origine romantique qui fera de la peinture une sorte de spéculum hominis, c'est-à-dire un prétexte à recevoir les épanchements tant soit peu refoulés d'un moi conscient ou inconscient.

A ce propos, n'oublions pas que ce sont ici des cas particuliers puisque aussi bien la science médicale s'est souvent intéressée à ces problèmes du fait que la plupart des expressionnistes, et les plus authentiques, ont été plus ou moins atteints de névroses. Qu’il s'agisse de Munch, de Van Gogh ou de Kirchner, de Pascin ou de Soutine, la vérité oblige à dire qu'ils furent perpétuellement hantés d'idées morbides et que quatre d'entre eux tenteront de se suicider ou y parviendront. On pourrait, dans une certaine mesure, arguer de ces faits pour atténuer leur responsabilité dans l'égocentrisme qui les a caractérisés.

Un fait important reste à souligner. La tendance expressionniste, telle que nous l'avons définie, atteste encore une unité très homogène en ce qu'elle semble spécifiquement nordique. C'est en Hollande, dans ]es pays scandinaves, en Allemagne ou en Russie, qu'elle a trouvé ses représentants les plus qualifiés. Aux Etats-Unis, elle a surtout passionné des artistes et des admirateurs de souche également nordique. Par contre, la France, l'Italie, l'Espagne se sont montrées assez réfractaires à son esprit.

Oskar Kokoschka (1886-1980) - Autoportrait - 1917 - (0,78 m x 0,62 m)

Wuppertal, Collection Von der Heydt

Cette pose indécise, interrogative, caractérise la situation de l'artiste en 1917, sur le point d'abandonner sa manière "psychologique" en faveur d'une vision plus cosmique

Il faut noter que les expressionnistes de la période qui nous intéresse ici, qu'il s'agisse de Kirchner, de Soutine, de Pascin ou de Kokoschka, n'ont pas été attirés par les problèmes sociaux et moraux du moment qui avaient diversement ému l'activité intellectuelle. Alors que le Dadaïsme avait reflété l'idée d'une révolte contre la déraison d'une société qui avait plus ou moins toléré la catastrophe de la première Grande Guerre, les expressionnistes ne s'étaient pas engagés, mais au contraire avaient persisté dans leur égoïste introspection. Pourtant Van Gogh, Munch ou Gauguin n'avaient pas hésité à prendre position devant certains problèmes moraux ou sociaux. Les expressionnistes, eux, n'ont pas mis la raison en cause en fait, ils l'ignorent. Et si les problèmes techniques demeurent constamment à l’arrière-plan de leurs préoccupations, c'est qu'ils sont toujours dominés et gouvernés par les sentiments. Dès lors, Matisse aura beau jeu, une fois de plus, d'assurer que le peintre est toujours, par quelque côté, une manière de pleurnichard, sur qui sans doute le mauvais sort s'est acharné, mais qui s'attache moins aux redoutables mésaventures de notre condition terrestre dans leurs répercussions sur nos semblables qu'aux inconvénients qui peuvent en résulter pour lui.

Chaïm Soutine (1894-1943) - Autoportrait - 1918 - (0,55 m x 0,46 m)

New-York, collection privée

Ce n'est pas tant l'évocation psychique de son visage douloureux que Soutine a cherchée ici : elle vient naturellement sous son pinceau comme le son de sa voix à ses lèvres. Mais si les expressionnistes en général ne se sont pas souciés de technique picturale, Soutine par contre, et très instinctivement, a fouillé la matière avec acharnement pour lui arracher le secret de son essence, comme un anatomiste fouille un corps pour découvrir les mystères de la vie. D'ailleurs Soutine n'a pas cherché à se faire ressemblant, et c'est moins un portrait qu'une tête qu'il a composée.

Dans Kirchner, nous reconnaissons un représentant de ce qu'on a appelé "l'expressionnisme psychologique". Il a étudié les fauves, les cubistes et les maîtres allemands traditionnels. Une exaltation naturelle le pousse à la pratique des couleurs éclatantes, niais il éprouve en outre une passion particulière pour le bois gravé dont il rajeunît la technique et qui constitue le plus caractéristique d'une œuvre inquiète et fébrile. Atteint de paralysie, il sera reconnu inapte au service militaire. Mais, plus tard, devant une évolution spirituelle et sociale de l'Allemagne qu'il réprouve, et toujours malade, il se réfugiera dans le suicide.

Nous avons intentionnellement reproduit ici les deux autoportraits de Kokoschka et de Soutine pour souligner l'insistance avec laquelle les expressionnistes se sont toujours très longuement attachés à l'étude psychique de leur propre visage. Certes, il est presque impossible de citer un peintre qui n'ait pas été tenté par des interprétations plastiques ou psychologiques de sa physionomie. Mais les plasticiens purs ne se sont jamais trop complu à se prendre pour modèles. Toutefois une distinction s'impose. Certains peintres, qu'en raison de l'universalité de leur art on ne peut guère ranger parmi les représentants de l'égocentrisme expressionniste, n'en sont pas moins restés sensibles à la traduction des sentiments humains:

Picasso et Rouault, par exemple. Ce dernier a prêté maintes fois son propre masque à nombre de figures sans intention précise de s'y voir reconnaître; quant à Picasso, ses autoportraits datent des époques bleue, rose ou nègre il n'en a plus exécuté après le Cubisme. Par contre, les expressionnistes n'ont pas manqué de chercher dans l'analyse de leurs traits des prétextes à introspections commodes. Ce procédé leur permettait d'imaginer des dialogues, voire des conflits, entre leur conscience et la perception oculaire de leur visage anxieusement interrogé dans un miroir. Et c'est dans ce sens que de purs expressionnistes, par exemple Soutine ou Kokoschka, se sont psychanalysés à maintes occasions, comme l'avait fait Munch qui, nous l'avons vu, n'avait pas composé moins d'une centaine d'autoportraits.

Toutefois Kokoschka, lui, n'est pas un malade. Il lui arrivera cependant, comme à tous les expressionnistes, de confier à la toile des sentiments touchant sa vie personnelle pour en tirer des allégories ou des apothéoses qui lui inspireront des pages émouvantes. C'est une sorte d'hymne à l'amour qu'il composera dans le Tourbillon des vents où il célèbre sa passion pour Alma Mahler, veuve du grand compositeur. En 1918, il fait exécuter une poupée, grandeur nature, qu'il promène et conduit au théâtre. A ce sujet, il écrira de curieuses lettres sur l'origine de ce fétiche. Cependant il s'attachera toujours à dissimuler sa personnalité sous le voile de discrètes allusions présentées sous des formes poétiques. De sorte que son art se situe peut-être à mi-chemin entre l'Expressionnisme et le Réalisme, en raison de l'intérêt qu'il porte de plus en plus à la technique, et du caractère universel qu'il impose à ses visions. D'ailleurs, dans les compositions suivantes, il s'orientera vers une conception nouvelle du paysage dont il fera ce qu'il a appelé "des portraits". Mais son art représente d'abord une tendance non accusée à extérioriser uniquement son moi. Celui-ci transparaît par contre dans certaine application à dégager le caractère des modèles dans des portraits violemment expressifs et profondément analysés. Kokoschka, nous l'avons dit, se soucie de technique; celle de Van Gogh l'a attiré, il recherche visiblement l’effet et pratique à ce dessein des moyens très personnels. Il promènera ses inquiétudes de Pöchlarn (Autriche) à Londres, où il vit toujours, après avoir séjourné plus ou moins longtemps en Allemagne, Suisse, Tunisie, Italie, Turquie, Espagne, Portugal et Hollande.

Nous avons mentionné, antérieurement, la participation de Georges Rouault à la fondation du Salon d'Automne et le sens de ses recherches autour de 1903. Mais si, au cours du présent commentaire, nous ne reproduisons aucune de ses œuvres, c'est que, entre 1917 et 1927, l'artiste a délaissé la peinture pour se consacrer exclusivement à l'illustration des livres.

Notons, pour conclure, que les expressionnistes ne se détourneront jamais de leurs confidences personnelles. Ils eussent pu, cependant, apporter à l'idée de révolte et d'altruisme le secours de leurs tempéraments passionnés. C'est dans les années suivantes, et chez des réalistes comme Gromaire ou Alix, par exemple (Le Chemineau ou La Reddition), qu'il sera possible de retrouver des traces de ce qu'on appellera l'engagement, et surtout de compassion à l’égard de l'homme.