L’exposition Odilon Redon

Chez Durand-Ruel en 1894

Sur ce maître, dont l'art secret, profond, un peu distant, n'a enthousiasmé qu'un nombre restreint d'admirateurs, on a peu écrit. C'est André Mellerio, son ami, qui contribua à divulguer difficilement son œuvre.

Voici quelques lignes curieuses et passionnées de la préface qu'il écrivit dans le style du temps - pour le catalogue de l'exposition Redon: " Ce qui, chez Redon, forme comme la base continue de tout: ignorance, bestialité, perversité, sublimité, c'est la souffrance. Il y a, dans telles de ses physionomies, un summum d'intensité expressive qui attire et qui effraie comme un vertige. C'est l'abîme entrevu à travers la prunelle claire des yeux dilatés. Redon nous a montré la Nature inapte, ridicule ou terrible, parfois les deux ensemble, dans ses premiers essais rudimentaires. Puis, parvenue au point culminant dans la face humaine affinée, où frissonne l'âme prête à s'envoler vers un degré supérieur. Devant une telle compréhension de la misère et de la grandeur de notre être, involontairement on se reporte à ces Pensées de Pascal, où l'humanité douloureusement analyse cette double face d'elle-même, essayant de sonder à la fois le mystère de sa basse origine et celui de sa haute destinée..."

Odilon Redon (1840 - 1916)

Lithographie illustrant La Tentation de Saint-antoine

" Or, pour rendre ce monde intérieur du penseur, l'artiste s'est montré à un même degré d'élévation. Il a su trouver une plastique vibrante, à la fois souple, sévère et profonde. Du simple fusain, il a fait un évoquement grandiose; avec du blanc et du noir, il a créé vraiment de l'ombre et de la lumière. Enfin il a infusé à la graphique sur pierre, qui semblait irrémissiblement condamnée, une vie nouvelle et inattendue, par une technique qui fait l'étonnement des gens du métier. ...Voici qu'en cette fin d'un siècle, tourmentée par la recherche des origines primaires, hantée par le rêve des perfectionnements futurs, faisant de ses vices une litière où s'épanouit l'inguérissable souffrance, Cet homme s'est rencontré, Odilon Redon. Et si l'on cherche jamais dans l'histoire plastique, l'image de cette époque inquiète et troublée qui fut nôtre, partagée entre la science et le mysticisme, ne pouvant pas plus nier les découvertes positives de l'une qu'étouffer l'ardente aspiration de l'autre, n'est-ce pas à l’œuvre d'un Redon qu'il faudra en demander, dans une synthèse d'art, le Symbole et l'Expression ?"