Expériences et théories de Seurat

L'impressionnisme à la recherche d'une architecture par la couleur

Georges Seurat (1859-1891) - Poseuse, de face - 1887  026 m x 0,17 m

Paris, Musée du Louvre

La Société des Artistes Indépendants est fondée en 1884. Elle va réunir parmi ceux des quatre cents artistes, les noms de Cross, Seurat, Dubois-Pillet, Luce, Angrand, Signac. Sa première exposition a lieu en mai dans un baraquement situé Cours des Tuileries. Seurat y exposera sa Baignade au bar de la bâtisse. L'opposition tumultueuse de la presse et du public rappellera les tristes jours de la première exposition des impressionnistes.

En 1886, ces derniers tentent d'organiser le 15 mai, rue Laffitte, leur "Huitième exposition de peinture impressionniste". Mais la prétention émise par Seurat et Signac d'en faire partie est très mal accueillie. Monet, Renoir, Caillebotte, Sisley se retirent. Eugène Manet, le frère d'Edouard - mort en 1883 - et qui compte parmi les organisateurs, s'oppose lui aussi à la participation de Signac et Seurat. Degas lui-même est très réticent : il a obtenu qu'on enlève le mot "impressionniste" de l'affiche. Finalement, Degas, Berthe Morisot, Guillaumin, Pissarro et enfin Schuffenecker, Odilon Redon, Signac, Gauguin et Seurat seront acceptés. Ce dernier expose Un dimanche après-midi à l'île de la Grande Jatte qui déchaîne des colères et des enthousiasmes.

Seul Félix Fénéon prendra ouvertement parti pour le nouveau Salon des Indépendants. Il deviendra le porte-parole du groupe qui sera créé par Seurat et Signac, et publiera bien,tôt une brochure : Les Impressionnistes. Il exposera les théories du mouvement qui sera dénommé d'abord le "Néo-Impressionnisme", puis prendra tour à tour les noms de "Divisionnisme", de "Pointillisme" en attendant que Gauguin le traite ironiquement de "Ripipointé.

Il faudrait peut-être attribuer à Cézanne la suggestion du nouveau mouvement pour avoir dit : "J'ai voulu faire de l'Impressionnisme quelque chose de solide et de durable comme l'art des Musées", puisu'il s'agira de transformer les impressions fugitives de l'Impressionnisme en constructions statiques.

Aux alentours de 1884, la science est à l'ordre du jour. Seurat est séduit par des ouvrages techniques concernant la couleur : Phénomènes de la vision, de David Sutter, Théorie des couleurs, de N.O. Rood, De la loi du contraste simultané des couleurs et de l'assortiment des objets colorés, par  Chevreul, études qui ne ressortissent guère à l'esthétique proprement dite. Les principales conclusions tirées de ces ouvrages pourraient se résumer ainsi : ne pas évoquer seulement la lumière, mais faire du tableau un foyer lumineux. Seurat peindra par pigments de couleur pure les teintes du prisme pour que le mélange se fasse automatiquement dans l'oeil. Suivant une loi de Chevreul touchant le "contraste simultané" des couleurs, on poussera plus loin l'analyse des aspects colorés : "Deux objets juxtaposés, mais diversement colorés, n'apparaissent pas sous leur couleur respective, mais d'une teinte résultant de l'influence de la couleur de l'autre objet." Pissarro, qui découvre la nouvelle technique, apporte à son tour des précisions : "Substituer le mélange optique au mélange des pigments. Autrement dit la décomposition des tons en leurs éléments constructifs. Parce que le mélange optique suscite des luminosités beaucoup plus intenses que le mélange des pigments." Cette fois le nom de Divisionnisme sera prononcé.

La recherche de la profondeur a hanté les artistes de tous les temps. Les Egyptiens, les Primitifs, les fresquistes du Moyen Age qui ignoraient ou voulaient ignorer la perspective linéaire que connaissaient les Grecs, semblaient pratiquer ce qu'on appellera bientôt un perspective plate, régie par la couleur, et beaucoup plus lyrique que la perspective classique basée sur le rôle imitatif de la seule vision rétinienne.

Georges Seurat (1859 - 1891) - Le Pont de Courbevoie - 1886/1887  (0,46 m x 055 m)

Londres, Institut Courtauld

Seurat va élargir le problème divisionniste qui ne reflète à ses yeux qu'une partie de la question. La peinture, dira-t-il, est "l'art de creuser une surface". Il envisage un nouvel espace pour donner un sens plastique aux recherches d'une lumière qu'il essaie de réaliser en fonction de ses réactions avec le sujet. Il tourne le dos à l'Impressionnisme qui proposait le contraire. Seurat tente ici une nouvelle expérience, celle de l'organisation du tableau dans une fonction purement plastique. Son tempérament de classique le sert admirablement. Le principe constructeur est celui-ci : insérer trois dimensions sur une surface à deux, sans la percer évidemment. La hantise du trou deviendra angoissante chez la plupart des grands peintres du XX° siècle. Pour creuser cette surface, Seurat procède par les contrastes et analogies classiques. Mais cette fois les jeux des lignes horizontales et verticales, des courbes, des arabesques vont intervenir et aussi ceux des ondulations linéaires de banderoles, d'oriflammes, de fouets, de courbes d'ombrelles, les diagonales de cannes, de mâts, de cheminées, dont le rythme détermine des zones de lumière, des différences d'atmosphère pour enfermer la surface spatiale dans la "perspective plate ".

Tels sont résumés les principes au nom desquels le Divisionnisme et Seurat proposent une nouvelle vision de la réalité. L'oeuvre de Seurat est essentielle pour la cohésion très personnelle des moyens nouveaux qu'il a imaginés en vue de l'organisation d'un nouvel espace plastique qui a apporté à la peinture les éléments d'une satisfaction sensible inédite. Le prinicipe qui tendait à transformer la vision dynamique de l'Impressionnisme en spectacles statiques et durables amènera des réalisations que l'on jugera "figées", sauf en ce qui concerne Seurat, qui fera du Pointillisme un élément constructif et non analytique.

Paul Signac (1863 - 1935) - Portrieux - 1888 - (0,45 m x 0,64 m). OTTERLO, RIJKSMUSEUM KRÖLLER-MÜLLER

Signac qui, avec Seura le théoricien de la technique pointilliste a composé son Portrieux sous un point de vue expérimental qui retient l'attention par une rigueur géométrique volontairement agressive et qui vise certainement les liquéfactions lumineuses d'Impressionnisme finissant

Tour à tour Signac, Cross et même Gauguin, Van Gogh et Pissarro emprunteront la nouvelle technique, qu'ils accommoderont, plus ou moins provisoirement, à leurs vues personnelles, après, toutefois, en avoir référé aux indications de Seurat lui-même qui avait apporté à sa codification l'esprit de méthode que son imagination se chargeait d'assouplir et de compléter lorsqu'il la mettait en pratique.