James Ensor
Un expressionnniste joyeux qui aime jouer avec la Mort
Les Expressionnistes sont toujours des tristes qui sefforcent de paraître gais. Ensor, lui, serait un expressionnniste joyeux qui aime jouer avec la Mort. Son fait un peu penser aux somptueuses natures mortes de ses grands ancêtres flamands où, sur de longues tables, sétalaient des plats de victuailles alléchantes au milieu desquelles trônait une tête de mort ; on les appelait " vanitas ". La mort avait longtemps oublié Ensor puisquil atteignit sa quatre-vingt-dixième année après cependant lavoir rappelé plusieurs fois à lordre : pendant la dernière guerre, la nouvelle de son décès avait été annoncée à trois reprises dans les journaux et, à cette occasion, il put prendre connaissance de nécrologies successives qui lamusèrent vivement.
James Ensor, né à Ostende, y demeura jusqu'à ses derniers jours dans cette célèbre maison où il vivait au milieu dune famille hétéroclite de coquillages, de filets de pêche, de flotteurs de verre, de chinoiseries dont il faisait sa compagnie et quil aimait au fond beaucoup malgré lair quil affectait de ne pas les prendre au sérieux. Il est vrai que, ce sentiment, il létendra à toutes les manifestations de la vie, quil définira en disant : " Vers le pays de Narquoisie et des inquiétudes palpitantes, jai mené voiles battantes une barque pavoisée de flammes adjectivées dencre. "
Malgré ses boutades, Ensor attachera beaucoup dimportance aux problèmes de lart. Car, pour lui, la peinture ne représente pas un ensemble de moyens destinés à la construction dun univers idéal. Par elle, il veut morigéner, sans colère dailleurs, un monde quil ne juge pas parfait mais dont il ne semble pas désespérer. Si Redon a inventé un monde de féerie très particulier, Ensor, lui, reste émerveillé par lunivers de son enfance qui avait lavantage de ne pas se laisser voir sous un jour trop parfait. Il y avait sans doute entrevu les fées les plus éblouissantes, mais en compagnie daraignées, dogres ou de Chinois empaillés. Cétait une féerie réaliste, dont il avait trouvé le secret et quil considéra joyeusement au cours de sa longue et paisible existence.

JAMES ENSOR (1860-1949) Entrée du Christ à Bruxelles, détail - 1888
Ostende, Collection du Casino
LEntrée du Christ à Bruxelles est luvre maîtresse dEnsor, non seulement par ses dimensions - deux mètres soixante sur quatre mètres - mais aussi par la qualité de sa peinture et par lexpression du fantastique. Lidée dimaginer comment ses contemporains réagiraient à lapparition du Christ, a fourni à Ensor loccasion de donner libre cours à sa fantaisie. Comme Victor Hugo dans sa description des mystères dans Notre-Dame de Paris, Ensor a dépeint un immense jeu populaire. Le génie narratif flamand, le sarcasme et la science picturale et coloriste du peintre sy mêlent en une grandiose parade. Le Christ chevauchant un âne apparaît au milieu dune foule de badauds et de suiveurs. Les accents des " Fanfares doctrinaires " leur impriment lélan nécessaire. Une banderole suspendue en travers de la rue porte les mots " Vive la Sociale ! " Une autre inscription salue le Christ en ces termes : " Vive Jésus, Roi de Bruxelles ! ". Avec une véritable passion, Ensor fait la caricature de ces innombrables gens qui chantent aujourdhui " Hosanna ! " et qui crieront demain " Crucifie ! ". Il les stigmatise en leur enlevant le visage et en le remplaçant par un masque, car la grimace est leur véritable physionomie qui révèle leur cupidité, leur bêtise, leur grossièreté, leur avarice, toute la séquelle des faiblesses et des ridicules humains. Dix ans plus tard, Ensor transposa ce tableau en gravure. Le nombre des inscriptions sest accru de celles de " Belges insensibles ", des " Vivisecteurs " ou des " Charcutiers de Jérusalem ". Laffiche-réclame de " Colmans Mustard " corse le tout.Suivant une autre tradition flamande, il revêt ses intentions satiriques dun humour issu de Jérôme Bosch, du Breughel des Proverbes ou de Huys, bien plus que des intentions caricaturales de Hogarth, Rowlandson ou Gillray. Le monde quil évoque est exempt dintentions réformatrices et ne comporte aucune acrimonie. Ensor observe, critique, charge ses modèles, mais sans plus : son mode tient du Guignol ou dune entrée de clowns. Sans doute lidée de la mort hante-t-elle ce presque centenaire. Il revêt des squelettes doripeaux, de masques, dailes, dattitudes familières et comiques. Il na nullement peur de la mort, il pense aussi au bonheur et à la joie. Et quil sagisse de Jardin damour ou de la célèbre Entrée du Christ à Bruxelles, il distribue partout les visages très gais et grotesquement enluminés dune imagerie optimiste. Sa retenue va jusqu'à cacher souvent les visages de ses personnages sous des masques impassibles. Il sensuit que ces sortes de mannequins, qui vivent dune vie tout imaginaire, font le plus souvent de son uvre un monde de trognes enluminés, de coquilles nacrées, de poissons phosphorescents où son humour de la couleur sexprime en des tonalités ardentes, juvéniles, endiablées, lumineuses et fanfaronnes.
Mais il fut un cas où Ensor ne songea plus à la " zwanze " belge, neut plus même envie de rire et pour un peu serait devenu tragique ; cest quand il peignit la mer. Il est né devant elle et ne la jamais quittée dun jour, nen aura même jamais eu lenvie. La mer, en effet, est son élément vital par excellence. Il la chantera donc, et même en prose : " Mer miraculeuse dOstende, mer formée dopales et de perles, mer vierge que jaime, hélas ! les gadouements caverneux de la peinture osent salir vos faces divines et maculer vos robes tissées diris et lamées de satin blanc. " Cette fois le fanfaron Ensor ne fait plus le malin. Il devient grave ; et cest avec humilité quil exalte la grandeur des ciels et de la mer et lélève à la hauteur dune passion respectueuse quil na jamais lidée de dissimuler.