Une expression dramatique

Les événements tragiques survenus dans le monde depuis la guerre civile d'Espagne ont certes eu des répercussions sur la peinture contemporaine. Un esprit de panique angoissée a bouleversé certains artistes, même Si nombre d'entre eux, nous venons de le voir, ont continué de poursuivre leurs beaux rêves plastiques dans la plus indifférente sérénité. Toutefois l'expression dramatique traduit toujours les aspirations romantiques d'individus pourvus de sensibilités anxieusement vigilantes et nourries plus ou moins consciemment de la notion pascalienne de "vertige devant le néant de notre condition terrestre". C'est-à-dire que Si Delacroix peint les Massacres de Scio ou dessine des tigres écorchés, et Picasso, Guernica ou un crâne de bœuf, c'est qu'ils ont, spécialement ici, éprouvé un sentiment d'angoisse devant l'idée de la mort, provenant aussi bien d'un état affectif particulier que d'événements qui ne l'ont pas seuls inspiré. D'ailleurs l'exemple de Delacroix rappelle que la notion du drame est demeurée constante à travers l'histoire de la peinture, depuis les Primitifs italiens, allemands, espagnols et français, jusqu'au Greco, au Caravage ou à Goya, et de nos jours jusqu'à Picasso.

Pablo Picasso - Le Crâne de Boeuf - 1942 - (1,30 m x 097 m)

Paris, collection particulière

En outre, nous avons choisi des exemples empruntés à des artistes de nationalités différentes pour démontrer, bien sûr, l'universalité actuelle de la forme de l'expression dramatique, mais aussi l'unité de ses sources d'inspiration et celle de la technique des moyens employés. L'ère de dureté inhumaine que nous traversons est particulièrement propice à des évocations de scènes tour à tour mélancoliques, féroces ou horrifiantes, qu'on enregistre avec une sorte de soumission fataliste et dans laquelle on s'enferme désespérément, mais sans donner l'allure de message à ce qui demeure malgré tout chez l'artiste expression de la forme.

C'est également à une technique de moyens particuliers que sont soumises les visions dramatiques contemporaines. Le choix des couleurs demeure significatif. Dans les exemples que nous avons cités, on remarque d'abord une éviction à peu près totale des tons clairs. Quant à ceux qui, pour l'harmonie de la toile, exigent certaine intensité, ils sont toujours enveloppés d'une atmosphère dramatiquement assourdie. L'intensité constitue d'ailleurs le signe essentiellement requis par l'artiste. Elle s'exprime le plus souvent par les déformations rageuses du trait et de la forme. Les masses sont contenues en cernes très accusés qui exaltent leur puissance et des contrastes sévères exagèrent encore la portée tragique du sujet choisi. Le dessin lui-même n'échappe pas à des sévérités graphiques indispensables. Comme nous l'avons signalé à propos de Picasso, et comme c'est aussi le cas chez Rouault, Tenais ou Beckmann, les courbes sont à peu près bannies de la composition: celles qui subsistent sont tendues avec une acuité qui leur donne des aspects pour ainsi dire anguleux. Des horizontales brisent impitoyablement des verticales, des angles se heurtent, se coupent brutalement, sous le Signe du contraste, ce symbole de persuasion violente et volontaire.

Devant ces détails techniques, on serait tenté d'admettre la possibilité d'un formulaire de l'expression dramatique. Il est pourtant loyal d'envisager des exceptions. Et puisque nous avons parlé de Delacroix, ne passons pas sous silence cette pensée de l'artiste qui pourrait dérouter le système: "Il n'y a pas de parallèles... les droites sont des monstres." Ce caractère "monstrueux", pourquoi ne l'évoquerait-on pas dans le cas précis d'artistes qui ne le redoutent pas? Mais, de toute façon, le spectateur accordera plutôt sa confiance au drame intérieur que sous-entend le tempérament ou l’œuvre de l'artiste et qui, en fait, conditionne sa véritable valeur.

Les deux exemples que nous avons choisis dans l’œuvre de Picasso, Le Crâne de bœuf et le Chat et oiseau, réunissent les éléments propres à une expression d'horreur et de cruauté. C'est toujours, nous l'avons signalé, l'appréhension de la mort, les évocations de la faim, du rapt ou du meurtre qui en marquent les fonctions déterminantes. Le Chat et oiseau est traité dans une gamme de tonalités brunes ponctuées d'accents blancs fulgurants et d'une tache de sang sur un fond délavé dont la neutralité accentue la férocité de la scène. La dominante du Crâne de bœuf est violette. Les maîtres anciens, sauf Zurbaran, ont généralement banni cette tonalité. Mais la symbolique chrétienne des couleurs prescrivait son emploi pour la représentation des martyrs. Sa signification tragique est évidente. Et Picasso, dans cette œuvre maîtresse, l'a associée à un vert sombre, étouffé, mêlé de gris, cher aux peintres espagnols, au Greco en particulier. Des contrastes noirs, des lueurs d'une blancheur éclatante soulignent le dramatique d'un ensemble qu'atténuent seuls quelques ocres destinés à obvier à des oppositions qui, sans eux, s'avéreraient trop faciles.

Pablo Picasso - Chat et Oiseau - 1939 - (0,81 m x 1,00 m)

Collection particulière

Aux Etats-Unis, à la suite de la crise de 1929 qui a touché Si durement les artistes, apparaissent les symptômes d'un état dépressif intense. Grosz n'avait pas attendu cette crise pour dépeindre les individus sous une forme cruellement satirique. Venu à New York, il fera encore maintes allusions à des événements guerriers qu'il n'a pas oubliés depuis sa participation au Dadaïsme. C'est sur un ton assez douloureux qu'Alton Pickens évoquera des scènes familiales. Thomas Benton, lui non plus, n'a pas oublié la guerre. De son côté Ben Shahn peindra les portraits de Sacco et Vanzetti, les deux anarchistes que la chaise électrique n'épargna pas. Lawrence peindra la vie pénible des Noirs. Evergood, Hyman Bloom, Quirt, Aronson, Rattner, évoquent des événements plus ou moins tragiques sous des formes allégoriques marquées d'accents douloureux. Horace Pippin, peintre populaire, ou Darrel Austin s'inspirent également de sujets tragiques ou guerriers. Mais de toute évidence, c'est la peinture mexicaine qui exprimera avec le plus d'intensité cruelle les sentiments que des événements politiques auront inspirés aux artistes. Dès les premières années du siècle et à la suite de la révolution de 1910, de tragiques bouleversements sociaux permettront une véritable renaissance de l'art de peindre au Mexique. Les meilleurs artistes du pays vont rompre avec l'enseignement de l'Ecole des Beaux-Arts (Académie de San Carlos) et s'essaieront à régénérer, ou plutôt à recréer, un art spécifiquement mexicain en lui imposant le retour aux traditions précolombiennes ou populaires.

Rufino Tamayo (1899-1991) - Animaux - 1941 - (0,775 m x 1,02 m)

New-York, Museum of Modern Art

Parmi les artistes mexicains, Rivera, qui avait entretenu d'amicaux rapports avec l'Europe, reste avant tout un plasticien objectif dont les compositions ne reflètent pas la violence qui caractérise les œuvres de Siqueiros, Orozco et Tamayo. Siqueiros a exprimé avec une intensité douloureuse et dramatique ses souvenirs de la guerre civile et ce, avec la cruauté spécifique de l'art précolombien. Sa technique même reflète la plénitude puissante des formes aztèques ou mayas. Influence qui se retrouve dans ses couleurs vibrantes et contrastées et dans un dynamisme contenu de la composition.

Les fresques d'Orozco, elles aussi, évoquent la guerre civile: ses réalisations violentes et heurtées sont soumises à des rythmes secs, rageurs et passionnés.

C'est avec Tamayo que nous entrons le plus profondément en contact avec l'âme mexicaine, telle que l'art précolombien nous l'avait décelée. Tout d'abord il étudie à l'Académie San Carlos, puis fait de longs séjours à Paris. Il est bouleversé par l'aura poétique qui enveloppe la peinture occidentale dans ce qu'elle comporte de plus exaltant pour lui. Elle lui suggère de renouer, par-dessus l'académisme, avec le lyrisme ardent et mythique des plus magnifiques réalisations de l'art mexicain archaïque. Toute son œuvre respire une forme de religiosité ancestrale et celle d'un fatalisme sereinement accepté inhérent à l'âme mexicaine, qui avait donné lieu aux anciennes représentations de divinités féroces, avides de sacrifices humains, ou de ces dieux zapotèques, aux regards obsédants, et dont les bouches tragiquement ouvertes pour des hurlements terrifiants s'achevaient en éclats de rire sardoniques devant des proies convoitées, puis vaincues. Or, tout l'art de Tamayo est là, mais transposé sur le plan de la vie quotidienne; ses sujets prennent souvent des titres familiers: c'est sa manière de concilier le tragique et l'humour tout en les exprimant sous la forme de monstrueuses idoles. La peinture mexicaine a pris une place significative dans l'histoire de l'art contemporain. Elle a contribué à la renaissance de son lyrisme tout en conservant ses aspirations ethniques.