Delaunay et l’Orphisme

Le "Cubisme écartelé" et l'organisation harmonique des couleurs

Le nom d’Orphisme fut donné par Guillaume Apollinaire au mouvement qui, dès 1912, sous l'impulsion de Robert Delaunay, groupa plusieurs artistes: le Tchèque Kupka, les Américains Bruce, Morgan Russel, Wright, et Sonia Terk qui avait épousé Delaunay, et dont l'art précieux et riche influera sur la décoration, la mode et les étoffes.

Delaunay ne s'attachera ni à l'esprit, ni à la lettre de la tradition classique. Il aime les Primitifs et l'on connaît son affection pour le Douanier Rousseau. Demeuré fidèle aux notions impressionnistes des couleurs claires, il s'opposera au rigorisme cubiste pour réaliser de grands morceaux héroïques, impatients et impétueux, qui constituent le meilleur d'une œuvre inspirée par l'enthousiasme lyrique le plus sensuellement authentique.

Si Delaunay subit d'abord l'influence de Cézanne, c'est pour soumettre à certaines précautions l'intensité d'un instinct qui n'était pas sans le troubler, malgré la bravoure qu'il manifestait si sympathiquement. Le Cubisme n'interviendra dans son œuvre qu'à titre consultatif. Delaunay ne sera sensible à aucun lyrisme graphique; il possède les éléments d'une poétique très personnelle qu'il extériorisera dans toute la force de son éclat particulier. Cette tendance est basée sur une passion profondément sensuelle pour la couleur. Mais une sorte de pudeur retient d'abord Delaunay de la manifester. C'est au moment de sa période dite "orphique " qu'il s'abandonnera totalement à cette pure expression de la couleur, qui le fera rompre avec la tradition représentative de la réalité. Robert lui aussi est un "fou" de la couleur. Il m'en parlait parfois en termes accompagnés de comparaisons érotiques d'une violence exaspérée. Il se laissait aller à une sorte d'ivresse physique qu'aiguisait son enthousiasme pour la lumière. La couleur était pour lui un cinquième élément qui lui était indispensable. Son opposition aux tons neutres ressortissait plutôt à une sorte de répulsion physique qu'à une décision concertée.

C'est en 1911 que Delaunay ouvrit comme symboliquement ses Fenêtres sur la vision totale de son univers coloré. Sans la moindre intention théorique, l'artiste renonce à toute suggestion d'un objet quelconque, à toute recherche de profondeur, à toute idée de perspective. Nulle notion d'un art abstrait n'a été plus légitime que celle de Delaunay. Par ses Fenêtres ouvertes, il respire comme à pleins poumons un air lumineusement coloré et que son imagination amoureuse flatte des plus exaltantes diaprures. La lumière pour lui déborde toutes les mesures spatiales, elle lui suggère des rythmes particuliers qui obéissent à des contrastes, les fameux contrastes simultanés. Ces contrastes constitueront la palpitation de l’œuvre; ils en formeront l'élément de syntaxe essentiel et indispensable. Delaunay guidera ses anciens émerveillements dynamiques pour les spectacles sportifs, les cathédrales, la Tour Eiffel, vers des synthèses mouvementées qui aboutiront aux effusions les plus aiguës à quoi soit parvenu le culte de la couleur pure. Et Boccioni sera mal venu de soutenir que l'Orphisme n'est qu'un "travestissement du Futurisme". Les deux conceptions étaient différentes de nature:

l'Orphisme de Delaunay supposait un tempérament plus physique qu'expressément artiste, disposition que l'on ne rencontre jamais chez les futuristes, même chez Boccioni. Alors que le sujet chez ces derniers est à la base de leur vision, pour Delaunay, et il l'a dit avec précision, "la couleur seule est forme et sujet ". Les deux notions de dynamisme, orphique et futuriste, sont donc de nature opposée.

Les commentateurs de l'art abstrait ont considéré Delaunay comme l'un de ses plus purs représentants. Si, en effet, certains peintres abstraits ont souvent remplacé le culte des aspects de la réalité, à quoi ils s'efforçaient d'échapper, par des évocations très réalistes de formes géométriques, Delaunay a peint comme fait le langage qui abstrait la qualité d'un objet pour inventer la généralisation d'un substantif. C'est-à-dire qu'il créa de purs éléments doués de vertus particulières et inspirés seulement par cette passion physique de la couleur qui fut son unique source d'inspiration.