Le mouvement Dada

MARCEL DUCHAMP (1887) - NEUF MOULES MÂLICS - 1914 - (0,75 m x 1,20 m)

PARIS, COLLECTION ROCHE.

Plaque de cuivre ciselée, serrée entre deux verres que Duchamp a brisés volontairement. Il s'agit d'un élément de tableau qui sera repris plus tard dans la célèbre Mariée mise à nu par ses célibataires même. Les Neuf moules malics représentent les célibataires le gendarme, le cuirassier, l'agent de la paix, le prêtre, le chasseur de café, le livreur de grand magasin, le larbin, le croque-mort et le chef de gare.

C’est Marcel Duchamp qu'il faut considérer comme le promoteur du mouvement Dada. Dans ses premières œuvres (on se souvient d'un portrait de son père à la manière de Cézanne, daté de 1910), et notamment avec le fameux Nu descendant un escalier (1912), il ne se montre pas encore l’anti-peintre qu'il deviendra. Il s'agit pour lui d'un bouleversement raisonné des traditions picturales. Ce n'est que vers 1915 qu'il envisagera l'idée d'une destruction radicale des conventions, des tendances et des techniques immémoriales de la peinture. Sous l'influence de ce goût d'invention qui bouleversera les sciences dès le XVIIIe siècle et contribuera à transformer l'état de notre condition terrestre, Duchamp a imaginé qu'il était possible de découvrir dans tous nos sentiments des secrets sensibles de l'ordre de ceux qu'on a nommés les découvertes de laboratoires. Et que les hasards de rencontres imprévues pouvaient susciter des trouvailles inattendues, comme il était arrivé à ce chimiste suédois, Scheele, qui, cherchant la pierre philosophale, paraît-il, avait tout à coup découvert le chlore. Ainsi Marcel Duchamp s'apprêtera à faire table rase de l'esprit, de ses valeurs d'expression, de ses raisons et de ses réalisations, dans le but d'attribuer à l’image un rôle qu'il n'a pas encore exactement défini, mais qu'il veut entièrement nouveau. Pour y parvenir, il aura recours a certaine tendance caricaturale qui se chargera de ridiculiser la peinture sous des formes paradoxales, spirituelles ou impitoyables, à moins qu'il ne substitue aux motifs conventionnels de la peinture, qu'il juge bien éculés, des sujets absolument irréels qu'il présentera sous des titres qui le seront davantage encore.

HANS ARP (1887-1966) - BOIS COLORIÉ - 1917 - (0,32 m x 0,21 m).

PARIS, COLLECTION PRIVEE

Vers 1917, Hans Arp, sous l'influence des gravures sur bois de Kandinsky publiées dans son livre Klänge (1913), crée dans ses compositions de bois superposés et coloriés un style original où le hasard et les intentions constructives ont une part égale. Les associations surgies du subconscient suggèrent à Hans Arp des formes naturelles. Ce style permettra à la critique de ranger certaines œuvres de l'artiste aussi bien dans le Surréalisme que dans l'art abstrait.

On pressent ici le retour de cette idée de révolte contre les données de la raison et celles du sens commun qui, nous l'avons vu, a déjà troublé l'esprit des littérateurs et des peintres. Mais cette fois, elle touchera matériellement, pour ainsi dire, l'art de peindre dans l'expression de sa technique. Car, bien entendu, il n'est pas encore question d'une satire antisociale ou antimorale puisque, aussi bien, le mot "dada" n'a pas encore été prononcé. L'essentiel de l'intention reste encore l'interprétation technique des moyens et des motifs traditionnels de la peinture. Et l'on pense devant les premiers essais de Marcel Duchamp, mais sans toutefois qu'on puisse les leur comparer absolument, soit à la fameuse planche où Hogarth s'est complu à accumuler comiquement des "erreurs de perspective", soit à ces curieuses peintures du XVIe siècle où des artistes représentaient des paysages qui, considérés sous un certain angle, laissaient découvrir des caricatures de personnages célèbres, soit encore à ces préfigurations de "papiers collés", dans lesquels, toutes choses égales d'ailleurs, on peignait ou dessinait des prospectus, des images, des calendriers, etc., parfaitement imités, en trompe-l'oeil. Mais, nous le répétons, ce n'était, de la part de Marcel Duchamp, que jeux d'esprit, sans aucune autre intention que contrarier, parodier, décontenancer les efforts de la plupart des peintres contemporains visant à la fameuse imagination d'un monde nouveau, entreprise que Duchamp juge impossible et dérisoire si l'on s'appuie seulement sur l'exploitation de moyens demeurés, au fond, traditionnels. C'est dans ce sens que Duchamp posera ce principe de transposition qui constitue la base logique de la création d'un univers sous la forme duquel il entend transcender l'ancien. La conception générale de l'artiste dans ses rapports avec le monde réel est donc inspirée par l'idée d'une inversion totale qu'il estime seule susceptible d'apporter des éclaircissements nouveaux sur les rapports des choses et sur les opérations de l'esprit. Entreprise difficile: peut-être Duchamp a-t-il cherché sans trouver. Mais il en a pris son parti, semble-t-il, sur cette idée plausible et qui s'accorde avec sa logique particulière, que si l'on sait ce qu'on cherche, et ce n'est pas toujours sûr, on ne sait jamais ce que l'on trouve, ce qui l'est davantage.

Il reste toutefois que les intentions de Marcel Duchamp vont, quand même, exercer sur l'art une influence considérable et que les surréalistes le considéreront comme l'un de leurs maîtres incontestés.

FRANCIS PICABIA (1878). PARADE AMOUREUSE - 1917. (H. 0,99; L. 0,73). PARIS, COLLECTION PARTICULIERE.

Après avoir créé des œuvres comme Procession à Séville, Picabia, dans sa période ((dada), revient à l'objet, mais à un objet mécanique, privé de toute utilité logique. Les couleurs du tableau sont gaies, l'atmosphère est au jeu. Mais il y subsiste pourtant la critique secrète de notre civilisation que révèle l'ironie espiègle de cette machine élaborée avec minutie, quoique délibérément vouée à l'inaction.

C'est ainsi que Marcel Duchamp exposera à New York ces objets qu'il appellera des "Readymade" (Tout fait), terme dont on désigne en Amérique les articles de correction, ceux en principe où l'intervention de la main et de l'esprit humain est réduite au minimum. Il s'agira en somme d'objets usuels que l'on présentera comme œuvres d'art. On le voit, les formes conventionnelles de raisonnement sont outrepassées, même radicalement détruites. Dans ces conditions, il est aisé d'imaginer les réactions du public new-yorkais devant les surprenantes compositions de Marcel Duchamp. Aussi bien le jury de l'Exposition des Indépendants de New York refusa-t-il l’œuvre de l'artiste qui, d'ailleurs, prit prétexte de cet évincement pour démissionner de la société.

Autour de Duchamp se grouperont encore Picabia, de Zayas, Arensberg et Man Ray. Venu lui aussi à New York en 1915, Picabia apportera à la thèse dadaïste des éléments de provocation qui toucheront particulièrement le public des Etats-Unis. Cette fois, ce n'est plus à la tradition picturale proprement dite que s'en prend Picabia, mais à l'amour yankee pour ce machinisme dont il s'attachera à ridiculiser le prestige. Entre autres compositions, il peindra une toile représentant une machine absolument imaginaire qu'il appellera Parade amoureuse. Mentionnons d'ailleurs que ses intentions ne sont pas restées sans effet puisque, récemment, un ingénieur américain vient de construire, paraît-il, une merveilleuse machine extrêmement compliquée et dont le propre est de ne servir absolument à rien.

De son côté, Man Ray, lui, a choisi la photographie pour victime. Il composera, en empruntant cette expression à son patronyme, des " rayogrammes" où le principe des " Ready-made" sera naturellement poussé encore plus loin puisqu'il s'agit de photographie.

Qu’il s'agisse de Marcel Duchamp, de Picabia ou de Man Ray, il se dégage toujours de leurs compositions en attendant la position morale que prendront le Dada de Zurich et celui de Berlin un ton de défi paradoxal, spirituel, anticonformiste et un peu hargneux, tel qu'on le relève dans l'attitude bien humaine qu'un chacun prend devant les spectacles du gendarme rossé par les voleurs ou du dompteur dévoré par ses bêtes.

Avec la fondation du "Cabaret Voltaire" à Zurich, pendant la guerre, le mouvement de révolte, annoncé par Duchamp contre le conformisme des données de la raison et contre la peinture, va s'étendre, mais cette fois sous un jour plus littéraire, pour s'attacher surtout à détruire des valeurs morales et plastiques en quoi personne n'a plus foi. La guerre a bouleversé certaine jeunesse généreuse qui ne peut tolérer aucune atteinte à la dignité et à la liberté de l'individu, et c'est particulièrement contre elle que toutes les activités seront dirigées. Zurich a recueilli d'abord de nombreux réfugiés russes, dont Lénine, des pacifistes qui ont fui l'Allemagne, comme les écrivains Schikelé et Werfel, des poètes et des peintres anarchisants, comme Tristan Tzara, Hugo Ball, Richard Hülsenbeck et l'Alsacien Hans Arp. C'est au "Cabaret Voltaire " que l'on se réunit pour y lire des manifestes, des poèmes, des conférences. Dans le dictionnaire Larousse consulté au hasard, l'on trouvera le mot "dada "qui deviendra le nom du mouvement. Une revue qui porte ce nom est fondée par Tzara.

Parmi des articles et des poèmes, l'on y publiera des reproductions d’œuvres de Picasso, de Modigliani, de Hans Arp. La galerie Dada à son tour exposera des œuvres de Kandinsky, Klee, Chirico, Modigliani, Prampolini, Van Rees et Max Ernst.

Au point de vue propagande contre la guerre, on s'ingéniera à troubler l'ordre qui règne en Suisse par la diffusion de nouvelles tendancieuses ou fausses, celles de prétendus assassinats, suicides, catastrophes, duels, disparitions, vols de documents officiels, sans compter les expositions de tableaux modernes que l'on considère comme facteurs de démonstration. Ainsi le Dada de Zurich a pris une forme bien différente de celui de New York; il prendra à Berlin un peu plus tard une signification nouvelle. Il s'agissait surtout, à Zurich, de propager un dégoût profond contre les institutions en cours et tous les moyens qui contribuent à leur entretien, philosophie, sciences, peinture, musique ou poésie. Cependant les dadaïstes zurichois sont en Suisse à l'abri des dangers de la guerre, et de la famine qui sévit en Allemagne, ou de la police dont souffriront bientôt les protagonistes du Dada berlinois. Le ton des protestations n'atteindra donc pas la même intensité ni la même fureur qu'à Berlin. Quant à la peinture proprement dite, elle ne sera représentée que par Hans Arp. Ses sentiments personnels sont certainement à l'unisson de ceux des dadaïstes, mais son art ne sacrifiera pas au caractère agressif ou caricatural d'un Duchamp ou d'un Picabia. En 1915, il compose des papiers collés abstraits en compagnie de Sophie Täuber, sa femme, puis des objets arrondis et coloriés qu'il appellera "végétations du cœur cérébral ". Il s'agira de reliefs, qui participeront de l'esprit surréaliste mais aussi de la sculpture proprement dite.