Le Cubisme

Entre 1907 et 1914, l'esthétique cubiste s'est organisée. Ce dernier millésime est celui de la première guerre mondiale. Il est possible que cet événement, avec la dispersion des artistes, ait contribué à l'arrêt de l'évolution cubiste. Toujours est-il qu'après 1914, la nouvelle esthétique perdra de la vigueur de sa conception, pour s'engager sur des pistes adventices dans lesquelles elle trouvera les chemins de certaines stylisations, sans toutefois perdre de vue le principe de la primauté de l'imagination et de l'esprit.

Georges Braques (1882-1963) - L'Estaque - 1908 - (0,73 m x 0,60 m)

Berne, collection Hermann Rupf.

C'est l'un des paysages envoyés par Braque au Salon d'Automne de 1908, et qui, refusé, donna naissance, parmi les quolibets du jury, aux mots de "cubes" et plus tard de "cubisme". On a dénaturé le sens de l'intervention de la géométrie dans les recherches cubistes. Voltaire disait qu'il y a une géométrie cachée dans tous les arts de la main, et que le plus grand nombre des artistes ne s'en doute pas. Braques l'a sentie, lui qui, dès le début du Fauvisme, architecture ses toiles. Mais il ne part pas de la géométrie, il soumet seulement son inspiration à la solidité de ses règles. D'où la souplesse et la vie continue de cette composition.

Si l'année 1908 marque, avec la collaboration Picasso-Braque, la première manifestation collective du Cubisme, elle est aussi la date d'une toile de Matisse célèbre entre toutes, La Desserte, et celle encore de son fameux article dans La Grande Revue. Les deux tendances, fauve et cubiste, vont s'affronter au cours d'échanges où elles s'interpénètrent et se différencient. Sans doute le Fauvisme, en 1908, s'épuise-t-il déjà en redites qui semblent peu à peu abandonner les premiers principes. Matisse toutefois tient encore les intentions de sa première Desserte, celle de 1897, celles aussi des œuvres du Salon des Indépendants de 1900. La perspective classique, par exemple, il l'abandonne sans tricher. L'éclat et l'intensité variables de la couleur la remplaceront. Or il s'agit là d'un principe que retiendront les cubistes, car,. en effet, principe il y a. Par l'intermédiaire de Braque et de Derain, Matisse va apprendre au Cubisme à penser; on remarquera son introduction du raisonnement dans l'expression sensuelle de la couleur. Et c'est dans une logique impeccable que Matisse imposera à la lumière de ne plus modeler la forme, ou d'éclairer directement le sujet, comme il arrive dans la nature. La lumière, au contraire, devient indirecte. Pour suggérer la forme, elle se fait couleur. D'autre part, avec le Fauvisme, la notion de la composition à trois dimensions est définitivement écartée, et c'est encore un principe qu'adoptera le Cubisme. Une autre intention de Matisse est significative. "J'ai, dit-il, à peindre un corps de femme; je vais condenser la signification d'un corps en cherchant ses lignes essentielles." Or le Cubisme tentera d'appliquer un principe similaire lorsqu'il développera, sur la surface de la toile, les visages et les corps en leurs parties constitutives, en y adjoignant tout de même, et déjà distinctement, un peu de cette intention créatrice que Matisse avait entrevue. Toutefois, la différence essentielle entre les deux tendances pourrait s'exprimer sous ces deux formes: là où Matisse dira: " J'ai à peindre un corps de femme", Picasso répondra qu'il a, lui, à peindre " un tableau". Les cubistes, engagés dans les dangereuses expériences qu'implique l'idée de l'univers nouveau envisagé, procéderont d'abord avec prudence. Nous avons vu que la précision géométrique est rigoureusement requise. Au cours de leurs recherches méthodiques, le mot de " certitude" reviendra souvent à la pensée; je l'entendais souvent prononcer dans les conversations du "Bateau-Lavoir", par Braque ou Juan Gris ou moi-même, qui ne démêlions pas toujours facilement les intentions de Picasso, comme le laissa entendre le mot fameux de Braque:

" Il me semble que tu me donnes à manger de l’étoupe et à boire du pétrole." Il est vrai que le programme paraissait assez surprenant.

Raoul Dufy (1877-1953) - L'Estaque - 1908 - (0,56 m x 0,46 m)

Succession Raoul Dufy.

Comme on peut le voir dans l'Estaque de Dufy, et dans celle de Braque reproduite ci-contre, le Cubisme, s'il a pris son nom, n'a pas encore défini clairement son esthétique, du moins chez ces deux artistes. Il s'agit toujours de géométriser les formes en général et la composition du tableau suivant les intentions cézaniennes. Le parallélisme des lignes-forces de la composition cher à Cézanne est sensiblement le même dans les deux œuvres comme d'ailleurs leur organisation plastique. Il est aisé de se rendre compte qu'il s'agit encore ici de "traiter la nature par les cylindres, les cônes, les sphères". Pendant quelque temps, le conseil cézannien va apporter certain flottement dans le développement de ce que sera le Cubisme. Avec Picasso, Braque et Gris, le Cubisme s'affirmera plus tard comme une esthétique particulière et surtout autonome. Chez d'autres artistes, il sera considéré comme un ensemble de règles destinées à rappeler seulement la peinture à certain ordre surtout parmi les peintres qui tiendront à donner dans leurs œuvres une suprématie de l'expression d'un sentiment de la natuire sur des données purement plastiques. Seule persiste encore dans ces deux tableaux l'idée d'une perspective à deux dimensions que l'on voit s'organiser et s'accentuer.

Il s'agissait en thèse générale d'abord, et en vue de l'édification d'une perspective nouvelle, de substituer à la notion d'atmosphère, qui avait gouverné la peinture antérieure, celle de l'espace, et ceci très logiquement puisqu'il fallait construire. Prudemment on pensait à limiter les moyens (Braque), crainte de voir ceux-ci se développer trop librement et d’entretenir les symptômes de décadence qu'on avait relevés chez les successeurs de l'Impressionnisme. La couleur que, bien entendu, l'on charge de toutes les fautes, sera visée la première. Dans un accord commun, et une fois pour toutes, elle sera réduite à une surprenante monochromie qui signifiera la part limitée qu'on lui accordera. Aussi bien a-t-on recours à des références: les terres vertes d'Uccello qui estimait la couleur coupable d'obscurcir les formes, ou l'opinion de Raphaël qui assurait que tout tableau dessiné est terminé, ou encore celle de Corot qui affirmait: " La couleur, pour moi, vient après."

Georges Braque (1882 - 1963) - Violon et Cruche - 1909/1910 - (1,16 m x 0,73 m)

Bale, collection de La Roche, Musée des Beaux-Arts

Nous verrons ce qu'il adviendra dans quelques années de ces idées péremptoires. Mais, aux alentours de 1910, il s'agit d'architecture. Ici le problème se complique. Cézanne avait parlé de " cylindres, de cônes et de sphères". C'était une première et précieuse indication et qui avait ]e mérite de ranimer le souvenir des maîtres, peintres et géomètres, des XVe et XVIe siècles italiens. Cependant les premières manifestations cubistes s'égareront un peu sur ]e principe cézannien qui sera diversement interprété. Le terme de " Cubisme "' désignation péjorative due au critique Louis Vauxcelles, qualifiera assez justement les premières tentatives " cubistes" qui se présentaient sous l'aspect d'assemblages de facettes géométrisées qui ne faisaient que cubifier la forme. La fameuse phrase (le Cézanne avait été prise à la lettre seulement. Il s'ensuivit certaine architecture fantaisiste, mais (lui avait le mérite de réaliser comme de somptueuses tapisseries, saturées d'éléments analytiques riches en tons ocrés et terreux, mais d'autant plus intenses qu'ils étaient peu nombreux et que leur chromatisme était très rapproché. Ce sont ces compositions que le coloriste Delaunay traitera de "toiles d'araignées", lui qui, avec La Fresnaye, Lhote et Villon, tentera dans son Cubisme de faire un sort à l’atmosphère impressionniste. Dans cette phase, la toile sera décomposée en éléments formels et colorés, les détails de structure et de couleur seront soumis à des analyses précises (cubisme analytique). Un autre procédé interviendra, touchant encore l'organisation de la nouvelle perspective envisagée: celui qui consistera à présenter les objets comme déployés sur toutes leurs faces, dans leur forme réaliste intégrale, et tels que la pensée se les représente. Nous sommes sur la voie de la perspective imaginée.

Georges Braque (1882 - 1963) - Le Portugais - 1911 - (1,16 m x 0,81 m)

Bale, collection de La Roche, Musée des Beaux-Arts

On retrouve ici l'influence des conceptions enfantines, les deux yeux sur un profil, le cheval aux quatre jambes distribuées sur un même plan; on s'est encore souvenu des figures représentées de face et de profil, des Egyptiens ou de certains hauts-reliefs de cathédrales. Le principe se développera chez les cubistes sous le nom de rabattement des plans. Il sera d'ailleurs étendu à la couleur. Sous le curieux prétexte que la couleur d'un objet précède visuellement sa forme, on dissociera sa couleur et sa forme pour les juxtaposer seulement. Un autre moyen interviendra encore, dont l'on tirera de surprenants effets, la transparence, qui, on le pressent, laissera deviner des éléments nouveaux à travers des objets localement opaques. On arrivera même à superposer des plans pour suggérer la profondeur en vue de résoudre ce lancinant et classique problème de l'insertion de cette même profondeur sur une surface. C'était toute une floraison de thèmes plastiques comparables, en certains points, aux figures de rhétorique telles que la métaphore, l'ellipse, l'antithèse, ou la catachrèse (le mot détourné de son sens particulier pour en désigner un autre), la métonymie (le signe pour la chose signifiée), tous jeux de l'esprit que le lyrisme cubiste transposera sur le plan plastique. "Volonté de métamorphose", "transmutation de valeurs", ces notions qui sont nouvelles hanteront la pensée des peintres.

Georges Braque (1882 - 1963) - Paysage - 1908 - (0,81 m x 0,65 m)

Bale, Musée des Beaux-Arts

La période analytique du Cubisme, à laquelle appartient cette œuvre, voit un accord plus complet intervenir entre les conceptions de Braque et de Picasso. Tous deux ne font plus allusion à la réalité qu'en respectant quelques aspects insérés dans la toile à titre local. On relève des traces de stylisation et de clair-obscur, ce dernier destiné à souligner le volume. C'est empiéter sur la sculpture, comme le fera remarquer Léger. La superposition des plans et la représentation des objets sous leurs divers côtés, et colorés de différents tons, renforceront cette idée. Picasso et Braque n'ont pas encore poussé l'abstraction au degré qu'elle atteindra lors de la période hermétique.

Cependant, on le voit, les audaces cubistes s'appuient sur des bases logiques qui satisfont le besoin d'une certitude dont on recherche de plus en plus le contrôle. Après les lois de la rhétorique, celles de la géométrie, comme nous l'avons dit, mais cette fois d'une géométrie plus spécialisée, seront appliquées avec une ferveur de néophyte, notamment en ce qui concerne la composition du tableau. D'ailleurs les noms prestigieux de " divine proportion", de " porte d'harmonie ", de "section d'or ", etc., excitent les imaginations, surtout cette dernière dont Sérusier et Seurat avaient invoqué la précieuse mesure. On appliquait la formule de la section d'or donnée par Vitruve, la plus accessible d'ailleurs, et qui assurait qu'un ensemble divisé en parties inégales ne pouvait être harmonieux qu'à la condition de réaliser le même rapport entre la grande et la petite partie qu'entre la grande et le tout. Les uns, comme Picasso, la réaliseront intuitivement, d'autres, comme Juan Gris, expérimentalement. Et le même Juan Gris, dont l’œuvre définira le plus clairement l'esthétique cubiste, formulera le principe qui l'incarne et la résume le mieux dans son expression la plus lyrique, quand il dira: "Cézanne va à l'architecture, moi j'en pars." On voit à la lecture de ce court résumé des doctrines cubistes que la plupart des moyens proposés par la nouvelle esthétique sont à l'opposé des apparences de l'art classique et que seul demeure l'esprit de celui-ci. Le Cubisme rejoint son imperturbable objectivité, encore, nous le verrons, que ses adeptes aient marqué ses principes de leur individualité respective.