Chagall et la Ruche

Aux alentours de 1900, il existait à Vaugirard, de l'autre côté du Paris de Montmartre, et comme pendant au "Bateau-Lavoir", une sorte de phalanstère fondé par le sculpteur Boucher et qui, en principe, était destiné aux artistes. On l'appelait "La Ruche" à cause de la forme bizarre qu'il affectait. Cette bâtisse, composée d'ateliers sordides, était située dans la rue de Dantzig, elle existe encore. Des ouvriers l'habitaient, auxquels se mêlaient des réfugiés nihilistes, dont Trotsky, que Lénine venait de temps à autre visiter; et, tout de même, des artistes, très pauvres en ce temps-là mais qui connaîtraient bientôt la célébrité, comme Léger, Soutine, Lipchitz, Archipenko, Kremegne, Laurens et enfin Marc Chagall. Nous nous retrouvions, artistes, poètes et écrivains, dans un petit café voisin qui partageait sa clientèle entre ceux-ci et les bouchers ou les tueurs des Abattoirs de Vaugirard dont l'établissement était installé de l'autre côté de la rue.

MARC CHAGALL (1887) - PORTRAIT DE L'ARTISTE AUX SEPT DOIGTS - 1912/1913 - (1,87 m x 1,26m) -

AMSTERDAM, COLLECTION REGNAULT, MUSÉE MUNICIPAL.

 Chagall recourt à des structures géométriques, non dans un but de simplification, mais au contraire pour donner plus de force expressive aux projections de ses images. A l'intérieur des figures, angles droits ou aigus, longue ellipse de l’œil, les nuances des couleurs continuent à vivre. A la répartition plus rigoureuse du tableau correspond une autonomie plus intense des détails: évocation de Paris ou du village. Déjà apparaissent ces fusions de couleurs: bleu, vert, qui se transforment en gris, en jaune, en rose, dont il fera grand usage. Trois tableaux importants de Chagall, dont celui-ci, furent exposés en 1914 au Salon des Indépendants hollandais et achetés par un amateur.

Tout grand peintre, celui qui apporte une contribution personnelle au patrimoine artistique, peut toujours être assimilé par quelque côté à un Primitif, du moins pour la partie de son œuvre où il se montre le plus original. A ce point de vue, l'une des meilleures références de Chagall aura été d'exprimer une vision lyrique de notre monde basée sur une poétique toute de féerie lumineuse et éthérée mais qu'on ne saurait qualifier ni de fantaisiste, ni de fantastique non plus, mais plutôt de fantasque, parce qu'elle demeure constamment inspirée par des données humaines. Il ne s'agit pas chez lui, à proprement parler, de l'univers supplémentaire à celui-ci, dont parlait Jarry, mais de la relation normale du nôtre et des objets de la vie courante conçus dans une ferveur vitale animée de certaine religiosité. C'est dans ce sens qu'on pourrait comparer ses œuvres les plus spécifiques à celles des peintres et des imagiers primitifs européens du XIIIe et du XIVe siècle. Des imagiers surtout. N'enluminera-t-il pas à son tour, et avec un attachement passionné, des textes précieux dont il envisagera le sens à travers toutes les péripéties de son imagination créatrice? Dans ses œuvres peintes, également, il choisit souvent des motifs dont il distribue les éléments. Non pas exclusivement d'après des exigences plastiques, mais comme faisaient les Primitifs, dans un ordre dicté par l'importance sentimentale qu'il leur attribue, et suivant une poétique où il évoque, selon la thèse des contes de fées, de la fable ou de la mythologie, le temps où les animaux parlaient et se déguisaient en hommes. Une femme portera une tête de poule, un réverbère deviendra un promeneur, une vache jouera du violon, un poète aura la tête à l'envers, un bouc ailé offrira des fleurs, etc. Le procédé - si le mot n'est pas trop prosaïque - le procédé favori de la féerie chagallienne sera celui où bêtes, objets et gens vivent constamment dans le ciel. Chagall, en effet, ignore la terre: son art ne saurait vivre et s'épanouir que dans une atmosphère légère et brillante comme son nom. C'est ainsi que, sans nulle autre formalité que celle de la répartition, savante cette fois, des tons éclatants de la couleur, il distribuera dans l'espace qu'il a inventé le personnel fabuleux, attendrissant, de sa féerie intime comme les peintres anciens peuplaient leurs ciels de têtes de chérubins ailés, d'anges, d'étendards, de phylactères ou de palais imaginaires.

Mais quel que soit son amour de la féerie, Chagall ne se départit jamais d'une compassion chaleureuse envers la condition humaine. Et par là, son œuvre demeure profondément émouvante. En effet, soit qu'il illustre la Bible, soit qu'il peigne des crucifixions, ou ces beaux portraits de rabbins dans lesquels se manifestent avec une rare noblesse les qualités requises par l'ordre classique, il a recours à une gravité compatissante et parfois douloureuse qui lui dicte des accents profonds que la couleur revêt de tonalités sévères.

Œuvre unique, inimitable, où toute l'âme slave chante ses résignations et ses espoirs dans une féerie de couleurs et de nuances chatoyantes, conduites avec la science d'un métier exceptionnel et que Chagall réussit à varier selon des lumières qu'il invente, suivant les ciels qui les lui inspirent, ou l'émotion de l'heure qui les lui dicte.