Georges Braque

Georges Braque (1882 - 1963) - Paysage - 1908 - (0,81 m x 0,65 m)

Bale, Musée des Beaux-Arts

La période analytique du Cubisme, à laquelle appartient cette œuvre, voit un accord plus complet intervenir entre les conceptions de Braque et de Picasso. Tous deux ne font plus allusion à la réalité qu'en respectant quelques aspects insérés dans la toile à titre local. On relève des traces de stylisation et de clair-obscur, ce dernier destiné à souligner le volume. C'est empiéter sur la sculpture, comme le fera remarquer Léger. La superposition des plans et la représentation des objets sous leurs divers côtés, et colorés de différents tons, renforceront cette idée. Picasso et Braque n'ont pas encore poussé l'abstraction au degré qu'elle atteindra lors de la période hermétique.

Pour expliquer les hésitations de Braque devant les premières manifestations de l'expérience cubiste, précisons que la formation artistique de celui-ci et celle de Picasso diffèrent d'une manière fondamentale. Picasso est né à Malaga; dès l'âge de dix ans il est à La Corogne, il vivra à Barcelone jusqu'à sa vingtième année. Trois ports de mer. Braque, à son tour, viendra au Havre dès sa huitième année, il y demeurera jusqu'à vingt ans également. Or les spectacles de la mer et la dynamique activité des ports laisseront toujours Picasso indifférent. A quelque quarante ans de distance, il interrogera une jeune artiste scrutant l'horizon méditerranéen pour en fixer l'image sur sa toile: "Que cherchez-vous? Il y a quelque chose là-bas?"

Georges Braque (1882 - 1963) - Violon et Cruche - 1909/1910 - (1,16 m x 0,73 m)

Bale, collection de La Roche, Musée des Beaux-Arts

Braque est au contraire un fervent de la Manche; le souvenir de la mer le poursuivra même dans ses œuvres cubistes, même dans nombre de compositions ultérieures ou récentes. J'ai connu Picasso, dans son atelier, dessinant un arlequin avec la plus parfaite précision. Dans le même temps j 'ai rencontré Braque à Honfleur, peignant la mer sur la grève; au pays normand de l'Impressionnisme il avait été captivé par la splendeur changeante des jeux lumineux des nuages et de l'eau. D'ailleurs, on pourra s'en rendre compte dans nombre de ses toiles, et aussi tout le long des développements de son œuvre, Braque ne se départira jamais de cet attachement à l'atmosphère impressionniste qu'il avait contracté sous les ciels de Normandie ou devant les marines de Jongkind ou de Boudin. Chez Picasso, la formation artistique semblait d'ordre classique; les problèmes atmosphériques de lumière et de couleur passionneront Georges Braque. Que deux tempéraments si opposés se soient rencontrés pour envisager la résolution d'un même problème, le fait pourrait surprendre. Pourtant si l'on pense à l'amour d'ordre et de clarté de Georges Braque qui dira plus tard: "J'aime la règle qui corrige l'émotion", on entrevoit les raisons de leur accord subit. C'est que Braque ne s est pas longtemps laissé prendre aux mirages de l'imprécision impressionniste, ni à ceux de l'indiscipline plus ou moins ordonnée des fauves. D'ailleurs, Braque ne voit dans la nature qu'un répertoire de formes et de couleurs, dont il tentera toujours d'organiser le désordre anarchique. La seule technique est sa passion. L'on sait qu'il haussera ses manifestations à une qualité incomparable et qu'elle constituera la préoccupation fondamentale de son esthétique.

Nous avons vu que le père de Picasso était professeur de dessin; celui de Braque est un entrepreneur de peinture en bâtiment, qui taquine en amateur le paysage; il exposera même au Salon des Artistes Français. Le jeune Georges, lui, se passionnera vite sur les chantiers de son père pour les mystères de ce liquide onctueux qui illumine les murs, les portes, les cimaises, de ces curieuses couleurs qui ne représentent rien que l'étonnante fantasmagorie des faux bois, du faux marbre, et l'émouvante uniformité de leurs tons purs et lisses. Il s'attachera encore aux secrets de l'alchimie des couches grasses ou des couches maigres, des filés et de la lettre, il découvrira sans s'en rendre exactement compte la poésie de ce métier qui lui suggérera un jour d'élever le côté artisanal à la noblesse d'une esthétique. Comme je l'ai signalé, l'influence impressionniste, à laquelle il lui sera bien difficile d'échapper, brouillera un instant les cartes qu'il avait soigneusement rangées. Il devra lutter pour dégager la clarté de son esprit de la séduisante confusion impressionniste; il le fera prudemment, avec méthode et discipline, puisqu'il participera un temps à ce Fauvisme qui constituera dans ses prétentions disciplinaires une transition entre l'Impressionnisme et le Cubisme. Il réussira d'autant mieux à s'en libérer que, s'il aime la nature, il a compris que les théories impressionnistes lui imposeraient une vision dynamique et fugace qui ne correspond pas du tout à son penchant pour la stabilité et pour l'expression du durable.

Après avoir discerné combien les intentions de Cézanne correspondaient à ses vues personnelles, il se rendra compte des vertus de cette géométrie bénéfique dont il se souvenait d'avoir vu observer les lois élémentaires par les ouvriers de son père lorsqu'ils pratiquaient, règles en main, ou seulement le petit doigt posé sur la surface comme point d'appui, les ornementations de la décoration classique.

Dès lors, la thèse dite cubiste ne fera qu'exalter chez lui son attachement objectif à la recherche essentielle du style pur et à la création d'une syntaxe particulière, dont sans doute la réalité fera les premiers frais, mais qui ne tarderont pas à dépasser leur objet, pour lui en substituer un autre, très personnel, qu'il présentera sous un jour incomparable. Nous l'avons vu, les deux tempéraments de Braque et de Picasso s'opposent foncièrement. Si l’œuvre de Picasso bouscule, emporte le spectateur, le prend au ventre, pourrait-on dire, celle de Braque est insinuante, enveloppante dans sa séduction souvent irrésistible. Non qu'elle procède par finasseries troubles ou insidieuses. La touche, au contraire, est franche, directe, décidée. Braque répugne aux artifices, dont tant d'autres cubistes abuseront, et qui compromettraient son souci constant de peser, compter, diviser, c'est-à-dire d'organiser. Il a d'autres ambitions en tête, dont la plus spécifique chez lui sera de consacrer le langage particulier qu'il a dessein de créer à cette intention de faire un tableau et non plus d'exprimer seulement les sensations ou les sentiments. D'ailleurs Braque, qui entend corriger ses émotions, se refuse toujours à l'évocation pathétique des mêmes sentiments. Chez lui, nulle trace de l'expressionnisme objectif de Picasso; l'émotion dont il parle correspond à sa sensibilité de coloriste qu'il entend garder de tous excès en soumettant la couleur à un rôle purement constructif. Ce tableau qu'il envisage de créer, Braque devra donc l'imaginer selon tous les moyens de la technique cubiste dont il a conçu personnellement nombre de règles, et l'imaginer totalement puisque aussi bien ces dernières ne sauraient s'adapter valablement à des compositions à quoi leur esprit ne conviendrait pas. D'ailleurs sa poétique particulière lui enjoint de ne pas attacher autrement d'importance à l'idée du sujet à représenter. S'il prend, comme l'ont fait la plupart des cubistes, des objets familiers qui sont toujours les mêmes pour modèles supposés, c'est qu'ils représentent à ses yeux des sujets d'exemples, des prétextes, mieux encore, des moules, quelque chose comme des formes d'ouvrages de poésie ou de musique, des sonnets ou des fugues, dans lesquels ou à l'occasion desquels il exprimera les jeux plastiques qui correspondent aux intentions qu'il manifestera quand il dira: "Je pense en formes et en couleurs. " Il poussera même son indifférence devant le sujet aux abstractions presque absolues de la période dite "hermétique", au point que les artistes non-figuratifs le revendiqueront comme l'un de leurs grands prédécesseurs.

Georges Braque (1882 - 1963) - Le Portugais - 1911 - (1,16 m x 0,81 m)

Bale, collection de La Roche, Musée des Beaux-Arts

Cependant les données de son imagination aux prises avec des expériences assez compliquées, souvent dangereuses dans leur nouveauté et sans qu'il soit possible de les contrôler par comparaison, il en mesurera constamment les sollicitations. Il le dira expressément: " La limite des moyens donne le style, engendre la forme nouvelle et pousse à la création. " Cet esprit de renoncement, on le verra l'exercer particulièrement au cours des trois périodes du Cubisme proprement dit, l'analytique, l'hermétique et la synthétique, par lesquelles son œuvre a tout d'abord passé. Au cours de ses expériences analytiques, il décomposera la condition de la forme avec une intensité toujours accrue. Ce problème redoutable, il l'étudiera avec une telle ferveur qu'il l'entraînera à l'analyse forcenée de cette période dite hermétique où les objets pour ainsi dire volatilisés perdront à peu près toute signification locale. Peut-être redoutera-t-il le retour offensif de certains souvenirs impressionnistes. Mais sous l'effet de son fidèle amour de la règle, il aura tôt fait de recomposer synthétiquement ce qu'il avait disséqué sous la seule inspiration de son imagination de coloriste. Il retrouvera le sens de cet équilibre scientifique qu'il avait un instant perdu de vue et cette foi en la méthode, comparable à celle de la discipline chez un croyant, et qui constitue chez lui, dans la puissance de sa concentration, le ferment le plus intense du culte qu'il a choisi. Enfin, tout a été dit sur des vertus de coloriste qui sont comparables à ce que l'art de tous les temps a produit de plus achevé dans ce sens. Mais tout en se livrant au difficile problème de dissocier la couleur de la forme pour lui conférer une autonomie spécifique susceptible de réaliser cette idée d'un nouvel espace qu'il avait imaginé, Braque n'en a pas moins réussi à associer des tons d'une rareté et d'une subtilité qui font que son œuvre s'insinue au plus profond de la sensibilité pour amener souvent sur les lèvres du spectateur le sourire ineffable d'une satisfaction mystérieuse.