Les peintres du Bauhaus

Parmi les conceptions idéologiques qui honorent les artistes, il en est une qui a souvent hanté d'excellents esprits, mais qui ne pouvait guère résister aux antagonismes inévitables dans tout groupement d'individus, si généreusement inspiré soit-il. Il s'agit ici de l'idée qu'à l'occasion de la fondation du "Staatliches Bauhaus" (Maison de la Construction) de Weimar, plusieurs artistes avaient eue d'établir un programme de travail en commun selon des directives rigoureusement établies. C'est l'architecte Walter Gropius qui, en 1919, avait pris cette initiative. Un manifeste en avait posé les principes: "Nous voulons créer une nouvelle corporation d'artisans qui ne connaîtront plus cet orgueil de classe qui érige un mur dédaigneux entre les artisans et les artistes. Il nous faut vouloir, imaginer, travailler en commun au nouvel édifice de l'avenir, qui unira harmonieusement architecture, sculpture et peinture. Cet édifice s'élèvera, par les mains de millions d'ouvriers, dans le ciel futur, emblème cristallin de la nouvelle foi en l'avenir."

LYONEL FEININGER  - TOR-TURM I - 1924/1926 - ( 0,62m x 0,47m).

BALE, COLLECTION DOETSCH-BENZIGER.

l’Ecole du Bauhaus avait eu le dessein de centraliser architectes, sculpteurs et peintres en un groupement où les trois arts seraient pratiqués dans une unité de vues et d'exécution que les idées et les principes modernes inspireraient. Feininger, l'un des fidèles du groupe, s'est efforcé d'associer une idée de la représentation architecturale à sa peinture, sans pour cela renoncer à l'expression de la poésie. Quand l'art veut traduire des visions et des rêves, le plus souvent il abandonne la rigueur de la forme; ce n'est pas le cas de l'art de Feininger, qui rejette seulement l'épaisseur des objets. Les surfaces se font transparentes sans perdre leur sévère structure. On passe directement de la construction au domaine du rêve. En cela Feininger a été aidé par sa conception de l'expression de l'espace. Mais il n'a pu faire sienne la notion d'architecture plate de Gris, et ses constructions restent subordonnées à la transparence de l'atmosphère.

Il s'agissait en somme de créer une sorte de phalanstère à la Fourier, où l'on rêvait de ressusciter les corps de métier du moyen âge. Cependant, au lieu de suivre aveuglément l'esprit rétrograde du vieil académisme allemand, on entendait tenir compte des aspirations modernes les plus actuelles et respecter les tendances de chacun, à condition qu'elles concourent à l’expression d'une unité de vues telle qu'en pouvait exiger l'architecte sévère et précis qu'était Walter Gropius.

On se rendra compte de l'intérêt que pouvait inspirer l'entreprise si l'on songe que les professeurs du Bauhaus n'étaient rien moins, avec Gropius, que Feininger, Oskar Schlemmer, Moholy-Nagy, Paul Klee et Kandinsky. Il était même dangereux pour le succès prolongé de la nouvelle école de proposer un enseignement pratiqué par des artistes doués de tempéraments si exceptionnels et de qualités inévitablement contradictoires. Et les scissions qui se produiront au Bauhaus n'auront pas d'autres causes. Il existait une antinomie très caractérisée entre l'influence architecturale, les notions d'ordre et de mesure qui formaient la base essentielle du groupement et les aspirations romantiques si personnelles d'un Paul Klee ou d'un Kandinsky.

Mais un événement plus grave survint alors. Le Bauhaus, qui s'était transporté à Dessau dès 1925, dut ralentir son activité devant l'opposition du National-Socialisme à toutes les manifestations dites d'art dégénéré. Il sera définitivement fermé par la police en 1933.

Si la collaboration de Klee ou de Kandinsky semblait peu compatible avec les règles du Bauhaus, celle de plusieurs autres artistes paraissait plus normale.

Moholy-Nagy, dont l'esthétique s'apparentait au Constructivisme russe, enseignait au Bauhaus l'art des métaux. Il exécutait des compositions abstraites sur des plaques d'aluminium ou d'acier polies et réalisa dans ce procédé de curieux effets de lumière et de reflets. A la dissolution du Bauhaus, il émigra à Chicago où il fonda le "New Bauhaus", basé sur les intentions de l'ancien.

L'esthétique d'Oskar Schlemmer se rapprochait de celle des architectes du Bauhaus, dans ce sens qu'elle tendait à un "purisme " d'où étaient bannies toute représentation de l'accidentel et toutes allusions trop directes à la nature pouvant nuire à une expression purement plastique.

Lyonel Feininger, lui, demeura fidèle au Bauhaus jusqu'à sa disparition. Son art a incarné l'esthétique du groupe dans son entière spécificité. Ses compositions, peintes suivant une technique cubiste libérée de tout ascétisme, sont conçues en fonction de problèmes purement architecturaux. Il a réalisé des harmonies géométrisées d'une richesse très mesurée et qui, dans leur souple discipline, ne laissent pas de demeurer très émouvantes. Rentré aux Etats-Unis depuis 1937, il persiste, à quatre-vingts ans passés, dans un système d'expression qui atteste sa fidélité à une conception chez lui très authentique.