Après la première guerre mondiale

RENÉ AUBERJONOIS - ESQUISSE POUR L'HOMMAGE A LUDMILLA PITOËFF - 1920 - ( 0,575 m  0,495 m).

BALE, MUSÉE DES BEAUX-ARTS

Parmi les représentations théâtrales qui eurent le plus de retentissement à cette époque, il faut mentionner celle de l'Histoire du Soldat, drame-poème de C. F. Ramuz, qui fut joué à Lausanne en 1918 par la jeune compagnie des Pitoëff. Les décors et les costumes avaient été composés par René Auberjonois, la musique par Igor Strawinsky, l'orchestre était dirigé par Ernest Ansermet. L’œuvre réalisée avec cette illustre collaboration et dont Auberjonois a fixé le souvenir dans son émouvant Hommage à Ludmilla Pitoëff, marque une date importante dans l'histoire du théâtre. Après Parade de Picasso, c'était la seconde fois que l'on confiait l'exécution de décors à un grand peintre. Ramuz lui-même n'a pas oublié l'aventure, il en parle dans son livre sur Auberjonois : 19i8. C'est le temps où nous travaillions ensemble à l'Histoire du Soldat: vous peigniez les décors, dessiniez les costumes; Strawinsky écrivait la musique; je suis responsable du texte. Nous avons vécu en commun plusieurs mois et rapprochés par un travail commun: nous avons constitué pendant plusieurs mois une espèce de travail d'équipe (le mot est à la mode)." Dans cette toile on reconnaît de gauche à droite: Georges Pitoëff, Ludmilla Pitoëff, E. Ansermet, Strawinsky, Ramuz, Auberjonois.

L'année 1918, marquée par l'armistice et aussi par la mort de Guillaume Apollinaire, verra l'activité artistique, jusque-là cantonnée à Montmartre et Montparnasse, se répandre dans la capitale. Un engouement subit pour la peinture multiplie galeries d'art et expositions. Le Salon d'Automne et celui des Indépendants, les boutiques des marchands de tableaux reçoivent des visiteurs plus compréhensifs. Les Ballets Russes, puis Suédois, leurs décors et costumes exécutés par les grands peintres de l'heure, ne seront pas étrangers à cette activité. Sans doute les représentations de Parade de Picasso et d'Erik Satie avaient-elles été accueillies l'année d'avant par de véhémentes protestations. Mais les nouveaux ballets de Serge Diaghilev vont définitivement gagner la partie avec Le Tricorne de Picasso (i 919), La Boutique fantasque de Derain (1919), Le Chant du Rossignol de Matisse (1920), Les Fâcheux de Braque (1923), L’Education manquée de Juan Gris (1924). De leur côté les Ballets Suédois de Rolf de Maré, en 1921 et 1922, présentent le Skating Rink et La Création du Monde de Léger, Relâche de Picabia, La Jarre de Chirico (i 925), et les "Soirées de Paris" du comte de Beaumont donnent Salade de Braque (i 924) et le Mercure de Picasso (i 924). De grands metteurs en scène demandent, eux aussi, leur collaboration aux peintres modernes, et les noms de Gordon Craig, de Stanislawsky, de Tairoff, de Meyerhold, de Granowsky, sont chaleureusement acclamés. Le cinéma à son tour tentera la curiosité des artistes. Léger exécutera des décors machinistes pour L'Inhumaine de L'Herbier (1925); il concevra entièrement son Ballet mécanique d'après des photographies de Man Ray. Picabia collaborera à Entr'acte de René Clair. Le dynamisme et la magie du film proposeront aux peintres de nombreux et passionnants problèmes.

La peinture moderne contribuera également à renouveler l'art de l'affiche. Sous l'influence de Léger, de ses aplats et de ses tons purs, d'excellents artistes, Colin, Cassandre, Carlu, choisissent des éléments plastiques symbolisant le sujet de l'affiche sous des formes éclatantes. Une nouvelle génération de poètes est née: Aragon, Eluard, Breton, Tzara, Soupault, Desnos. Les peintres illustreront leurs œuvres. Des matinées et soirées artistiques réunissent les noms des poètes, des musiciens et des peintres. Il y aura les matinées de L’Effort Moderne, celles de Lilléralure, celles de Germaine Bongard, puis les premières manifestations tumultueuses de Dada. De nouvelles revues artistiques et littéraires succéderont aux Soirées de Paris, à L'Elan, à Sic, à Nord-Sud, à L’Eventail, de François Laya, qui vont disparaître. Des galeries d'art publieront des Bulletins: L’Effort moderne, la Galerie Bernheim, la Galerie Berthe Weill, entre autres. Enfin et surtout, L'Esprit Nouveau, dirigé par Ozenfant et Jeanneret, reflétera, à partir de 1920, l'activité littéraire et artistique de l'avant-garde.

Les cafés de Montparnasse, qui ont détrôné ceux de Montmartre, voient s'accroître une clientèle artistique très cosmopolite: le "Dôme", la "Rotonde", le "Jockey", etc. A Saint-Germain-des-Prés, ce sont le "Flore", les "Deux Magots", ou la "Brasserie Lipp". Des bals pittoresques sont organisés par les peintres à l'Académie Scandinave, à Bullier, au gymnase Huyghens. Paul Poiret donne encore de somptueuses fêtes. La Mode elle-même sera touchée par l'influence de la peinture. Sonia Delaunay exécute d'admirables étoffes et costumes, aux coloris "orphiques et simultanés". Dufy peint des tissus pour Bianchini. Germaine Bongard, Gabrielle Chanel gardent des relations étroites avec les artistes. Le nombre des collectionneurs augmente chaque jour. Les marchands de tableaux prospèrent, les peintres quelquefois aussi. La réputation des artistes franchit les frontières et l'Océan: la peinture est "à la mode".