L'art abstrait

Il est intéressant de constater que, parmi les premières manifestations de l'art abstrait pur, à peu près aucun nom français n'est à relever. Sans doute Fernand Léger, avec ses Contrastes de formes, apportera-t-il sa note particulière à une certaine forme d'abstraction. Il en sera de même pour Robert Delaunay. Mais le plus personnel de l’œuvre des deux grands artistes résidera au contraire dans un attachement solide à la réalité, si idéalisée, si transposée, si désincarnée soit-elle. Pour Léger, il ne s'agira que d'un moyen de construire la forme. Quant à Delaunay, il sera redevable de la partie abstraite de son œuvre à Sonia Delaunay, qui est Russe. Car c'est en Russie, d'abord, que l'on relèvera les noms essentiels de l'art abstrait, avec Larionov, Kandinsky, Malevitch, Gabo, Pevsner, Tatlin, Lissitzky et Rodchenko. Ce seront ensuite le Tchèque Kupka, les Hollandais Mondrian, van Doesburg, Vantongerloo, l'Italien Magnelli, l'Allemand Freundlich, le Hongrois Moholy-Nagy, etc. L'art français n'a pratiqué l'abstraction qu'avec circonspection; il simplifie, il épure, il élide, mais ne perd jamais tout contact avec le réel. L'abstraction pure ne sera jamais pour lui qu'un mirage auquel on ne se laissera pas prendre. Il faut voir dans l'art abstrait à ses débuts l'expression d'une poésie qui révèle des états anxieux venus d'un besoin d'évasion angoissé à quoi ne succombera jamais l'esprit français, disons même l'esprit latin.

ROBERT DELAUNAY (1885-1941)

HOMMAGE A BLERIOT - 1914 - (2,50 m x 2,50 m). Paris, Collection particulière

Les problèmes de la représentation du cercle ont hanté l'imagination des peintres de tous les temps, depuis les jeux d'auréoles déjà simultanés) des Primitifs, jusqu'à ceux de la composition dite "en guirlande". Avec Delaunay, la question des " rythmes circulaires" reflète des intentions dynamiques conformes au tempérament d'un artiste pour qui les "disques simultanés " exaltent la couleur et signifient surtout le mouvement de la vie. L'Hommage à Blériot est avant tout un hommage au ciel. Les nuages, sources de lumière des Tours de 1910, se sont transformés en symphonies sonores de disques multicolores qui, par les intersections de leurs plans, constituent une polyrythmie s'intégrant parfaitement à la surface malgré son intensité.

Cependant la conception de l'art abstrait, selon ce qualificatif insuffisant dont on l'a affublé, apparaîtra légitime et logique, même aux yeux de ceux qui pourraient ne pas l'estimer justement à cause de cette épithète trop rigoriste. A ses débuts du moins, il ne pourra être considéré comme une invention gratuite, une création ex nihilo ou l'effet d'une génération spontanée, puisque, même chez ses partisans les plus irréductibles, il prendra son départ dans une émotion réaliste que l'on aura amenée à son expression la plus aiguë dans cette soif de perfection et de raffinements poussés à l'extrême, ou au suprême, comme dira Malevitch.

Il reste ceux qui se contraindront à partir, eux, de l'abstraction la plus absolue, et qu'il est difficile d'encourager a moins qu'ils n'envisagent le tour de force à peu près identique en soi que tenta et réussit Juan Gris, c'est-à-dire qu'au lieu de partir de la réalité pour atteindre l'architecture, ils s'engagent d'abord dans une abstraction pour recréer la réalité.

Les manifestations de l'esthétique dont on a généralisé les différentes interprétations sous le nom d'art abstrait pourraient être partagées en deux zones: l'une relative, l'autre absolue. La première tirerait ses suggestions d'un aspect quelconque de la réalité, la seconde serait inspirée seulement par des rapports plastiques, irréels, entièrement imaginés.

La plupart des peintres abstraits ont pratiqué les deux formes d'expression. Mais contrairement à ce qu'assure Mondrian, ils ne sont pas tous partis du Cubisme. Il est certain toutefois qu'ils ont suivi les plus essentielles de ses thèses, celles qu'ont retenues d'ailleurs les formes de la peinture moderne les plus caractéristiques et les plus neuves. Tout d'abord l'idée fondamentale de créer un nouvel univers plastique. D'autre part, la suspicion dans laquelle on tient la vision oculaire pour ce qu'elle a d'insuffisant, d'erroné ou de trop exclusivement sensuel. Et, par déduction, la primauté accordée à l'esprit sur les données des sens, la soumission à l'intuition, la distinction entre la nature et l'art, la tendance à rejeter l'accident au bénéfice de l'essentiel, c'est-à-dire la recherche de la simplification, de l'épuration, sorte d'ascèse où la subjectivité de l'artiste s'efface devant l'objectivisme le plus impersonnel: le peintre ne sera plus le pleurnichard dont a parlé Matisse, mais un architecte, ou un constructeur, celui qui par exemple inventera le " Constructivisme".

Il reste que le Cubisme sera poussé dans ses derniers retranchements et que l'art abstrait lui-même s'acculera volontairement, avec l'absolu de Mondrian, dans une impasse au bout de laquelle il n'y aurait plus que la photographie. Ce qui importe peu d'ailleurs, si la formule a pu donner naissance à un état d'esprit logique et légitime, et à des œuvres passionnées, qui ont exercé tant d'influences. Les origines de l'art abstrait sont sujettes à des contestations historiques difficiles à éclaircir. Picabia a daté son Caoutchouc de 1909, œuvre qui semble ressortir à une forme d'abstraction absolue. Kandinsky, dans une aquarelle de 1910, a peint un jeu dynamique de taches colorées sans signification représentative et qui lui a été inspirée, nous l'avons dit, par les bariolages d'une robe de femme. Il s'agirait donc ici d'abstraction relative. Picabia n'a pas persisté dans ce genre d'expression. Par contre Kandinsky, on le sait, a fait de la science la base de son esthétique. La forme primitive de son abstraction ne comporte pas de sujets proprement dits, mais des impressions colorées survenues à la vue d'un objet. C'est un peu le cas des ornements architecturaux tirés de la géométrie, les perles, les oves, ou les grecques. Ainsi, Kandinsky appellera une composition L'arc noir (1912), ou Paysage avec tache rouge (1913). Quelques années plus tard, les titres deviendront plus abstraits: Ligne en travers, Deux rouges ou Cercle polychrome. D'ailleurs Kandinsky conseillera d'interroger les taches de la lune, les pétales de fleurs, les cendres de cigarettes, comme le Vinci observait les nuages ou Picasso les buées des vitrines de magasin.

C'est dans le même esprit, et avant de donner le nom de "Suprématisme" à ses théories définitives, que Casimir Malevitch (1878-1935) tentera ses expériences abstraites. Il a passé par le Fauvisme et le Cubisme. En 1912, il intitulera l'une de ses compositions La lemme aux seaux d'eau; elle reflète l'influence de Léger, le Léger des Nus dans la forêt et des Contrastes de formes. Ce sont des œuvres de cette tendance qu'il exposera à la seconde manifestation du Cavalier Bleu (1912). Même lorsqu'il parviendra au point culminant de ses abstractions, Malevitch s'inspirera de la réalité, notamment des tracés géométriques des champs cultivés vus d'un avion. C'est par progression qu'il parviendra non seulement à dépoétiser l'objet, mais à exprimer ce qu'il appellera la sensibilité de l'absence de l’objet, surtout quand il finira par peindre des cercles ou des carrés noirs sur des fonds uniformément blancs, en assurant que toute surface peinte est plus vivante que la représentation d'un visage où sont piqués des yeux et un sourire. Cependant le rigorisme de Malevitch semblera s'atténuer lorsque l'on verra ses compositions retourner parfois à certain subjectivisme, puisqu'elles évoqueront des notions de sensation. Dans le même temps qu'il intitulera une œuvre Composition suprématiste avec utilisation. du triangle, il en appellera une autre Sensation de vol (c'est la silhouette d'un avion) ou Sensation de volonté mystique (c'est une croix), enfin Sensation d'écoulement ou Sensation d'attraction. L'intention de Malevitch est de parvenu à ce but suprême (suprématisme): l'art de "toutes tendances sociales ou matérialistes".

Malevitch sera peut-être dépassé dans cette prétention par son compatriote Rodchenko qui fondera à Moscou un mouvement antiobjectiviste et poussera le refus de toutes interventions artistiques ou sensibles au point de n'exécuter ses œuvres qu'à l'aide de règles et de compas. Il exposera une peinture: Noir sur noir, un cercle coupé par deux ovales. Malevitch répondra par un Carré blanc sur fond blanc. L'art abstrait ne pourra pas aller plus loin.

C'est à l'apparence seule d'une réalité que le Constructivisme fera allusion puisque ce terme comporte une idée de construction qui contredit celle d'abstraction. Il s'agira, en général, de sculptures, mais mieux encore d'objets sans destination particulière ni signification précise qui seront le plus souvent suspendus, et non pas posés, en fonction de la dimension et de la disposition des lieux et en vertu de ce principe que l'art doit être établi sur les éléments fondamentaux de l'espace et du temps. D'ailleurs, qu'il s'agisse de Tatlin, de Gabo ou de Pevsner, les procédés cubistes des papiers collés et les constructions imaginées par Picasso, Laurens ou Lipchitz les auront inspirés. Aussi bien, bois, fil de fer, ébonite, verre, métaux ou celluloïd, tous matériaux que l'on colorera s'il y a lieu, contribueront avec éclat à la construction d'objets réels où la subtilité des lignes et l'audace des plans joueront en toute liberté. Les abstractions de François Kupka (1871), l'un des initiateurs de l'art abstrait, se rattachent à une autre conception, mais toujours tributaire de la réalité. Elles comportent elles aussi des titres, signifiant par là qu'elles partent d'idées préconçues. Elles s'appelleront Chromatique chaude, Etude pour la fugue, Fugue en deux couleurs, par exemple. Il est clair que l'abstraction, chez Kupka, s'inspire à ce moment de la musique. Il sera l'ancêtre des "peintres musicalistes" qui, aux alentours de 1920, formeront un groupe avec Blanc-Gatti et Valensi. Il semble d'ailleurs que Kupka ait beaucoup moins eu l'idée d'abstraire quelque chose que de concrétiser des formes colorées.

"La couleur est forme et sujet", dira Delaunay. C'est pour cette raison que l'artiste se passionnera pour les questions scientifiques se rattachant à ce problème. Il étudiera Chevreul et surtout cette "loi des contrastes simultanés " dont il tirera de prestigieux effets. Un jour, il m'envoya une lettre qu'il avait signée: "Delaunay le simultané". Tout particulièrement, il s'attachera à l'idée des modifications subies par deux couleurs juxtaposées, "lorsqu'on connaîtra la complémentaire de chacune d'elles et la hauteur de leur ton, puisque les changements qu'elles éprouveront résultent de ce que la complémentaire de l'une s'ajoutera à la couleur de l'autre, et que si deux couleurs ne sont pas à la même hauteur de ton, celle qui est foncée le paraîtra davantage, comme l'autre paraîtra plus claire qu'elle ne l'est, en supposant toutefois que ce dernier effet ne soit pas détruit par le premier". En d'autres termes, Delaunay abandonnera toute représentation figurée pour demander à la couleur seule de construire le tableau. Il repoussera le sujet, ses toiles deviendront de simples abstractions colorées, des motifs à de pures effusions.

PIET MONDRIAN (1872-1944) - COMPOSITION N0 14 - 1914 - ( 0,94 m x 0,65m).

ZEIST (PAYS-BAS), COLLECTION SCHIJVENS VAN ASSENDELFT.

Par contre Mondrian (1872-1944) avant "De Stijl " (1917), si sévères pourtant que paraissent ses formules, part, lui, de l'idée d'une représentation naturelle dont il épuise les aspects. Il effectuera une démonstration de procédés dans quatre compositions dont la première représente un arbre réaliste, qui sera peu à peu dépouillé de ses attributs dans les deux suivantes pour parvenir, dans la quatrième, à une sorte d'épure où seuls seront conservés des éléments plastiques ne gardant en regard du réalisme de la première que l'aspect d'un graphisme vaguement allusif et privé de tout anecdotisme. Dans ce sens, il donnera à certaines de ses œuvres les plus désincarnées des titres significatifs comme La jetée, L'océan, New York City, qui ne constitueront que des rappels aux objets qui les ont inspirées. Ce n'est qu'à l'époque de "De Stijl" comme nous l'avons indiqué, que les titres des œuvres prendront chez Mondrian un tout autre sens et que seul le mot " Peinture" désignera très abstraitement le sujet de la plupart de ses compositions.