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La Fiancée d'Abydos - 1843 - Toile ( 0,35 m x 0,27 m )

Musée du Louvre.

Peu d'époques ont vu une évolution aussi rapide que ces soixante années durant lesquelles existe Eugène Delacroix. Il naît aux dernières lueurs du XVIIIe siècle, quand Fragonard vit encore, alors que sur les ruines du monde ancien s'édifie une nouvelle Société. Il meurt alors que Monet, Cézanne, Renoir et Sisley se sont déjà rencontrés à Paris En réalité il n'y a peut-être pas tant de différence entre ces impressionnistes et les paysagistes du XVIIIe siècle. Mais la vie de ce siècle a été coupée de tant de courants contradictoires, tant d'édifices majestueux se sont élevés qu'on a perdu le sens des perspectives. Delacroix a joué son rôle, mais sous tant d'aspects qu'on ne sait plus bien où il convient de le placer. C'est dans les premières années de son œuvre qu'il se montre le plus proche des recherches de lumière qui vont illustrer la fin du XIXe siècle. Quand il vieillit, au contraire, il ne résiste pas toujours à une certaine rhétorique classique qui l’éloigne ou le fait méconnaître des jeunes gens d'alors. C'est pourquoi il leur apparaît, non sans injustice, en retard sur son temps, lui qui a été si longtemps un précurseur.

Détail de Massacres de Scio

Peut-être avait-il trop reçu. Les guerres ont conduit la France aux limites de l'Europe, mais dans leur reflux il semble qu'elles aient ramené, pour les enfouir au cœur des nouvelles générations, le romantisme de l'Allemagne, le lyrisme de l'Italie, la soif de l'absolu de l’Espagne. L'Occident a retrouvé ses sources en Egypte, en Asie Mineure et en Grèce. Il s'est annexé l'Afrique. Les idées bougent, et nul ordre légal et moral ne réussit à s'imposer à des hommes qui ont tant vu, tant souffert, tant appris.

Scènes des Massacres de Scio - 1824 - Toile (4,22 m x 3,52 m)

Musée du Louvre.

Il n'y a plus de frontières et chacun porte en soi une invincible solitude. C'est l'époque des grands contrastes, des géants terrassés et des évasions sublimes.

Dans ce moment qui n'est favorable ni à la poésie ni à la peinture pure, au confluent de ces contradictions, un homme a existé, solitaire et mélancolique, qui ne paraissait pas avoir la force d'agir, de se battre et d'aimer, et qui n'a cessé pourtant de lutter avec tout son être, son cœur, sa tête, son poignet d'artiste, Eugène Delacroix. Comme tous les écrivains romantiques réunis qu'il est seul à contrebalancer sur le plateau de la peinture, ce fils du siècle porte un immense héritage, et souvent il le trouve lourd. Il n'en rejettera rien, au contraire; il le portera fièrement jusqu'à son dernier jour.

Détail de Femmes d'Alger dans leur appartement.

Eugène Delacroix est né à Paris, à Saint-Maurice-Charenton, le 26 avril 1798. Sa mère, Victoire Oeben, était la fille de l'ébéniste de Louis XV, Jean-François Oeben, qui était d'origine allemande, et la belle-fille de Riesener, lui aussi célèbre artisan. Charles Delacroix, son mari, était le fils d'un ancien régisseur des comtes de Belval en Argonne. Secrétaire de Turgot, il avait été commis à la Marine et au Contrôle général et avait pris sa retraite en 1779. Elu député à la Convention par le département de la Marne, il vota la mort de Louis XVI et fut ministre des Affres extérieures du 5 novembre 1795 au 15 août 1797, date à laquelle il fut remplacé par Talleyrand. Celui-ci le tenait pour "un homme inepte", mais il le nomma - peut-être par amour pour sa femme - ministre auprès de la République batave. Charles Delacroix occupait ce poste lorsque sa femme accoucha d'un quatrième enfant, Eugène-Ferdinand-Victor. Nommé plus tard préfet des Bouches-du-Rhône; puis de la Gironde, Charles Delacroix mourut à Bordeaux en 1805.

Femmes d'Alger dans leur appartement - 1834 -Toile (1,80 m x 2,29 m)

Musée du Louvre.

Le mystère de la naissance d'Eugène Delacroix n'a jamais été percé. Il est à peu près établi, par le procès-verbal (publié par les mauvais offices de Talleyrand) d'une opération délicate que Charles Delacroix subit à la fin de 1797, que celui-ci ne put être le père du futur peintre. De là à penser que Talleyrand fut son père véritable, il n'y a qu'un pas, qui fut souvent franchi par ses amis et biographes. Moreau-Nélaton trouve entre le père et le fils présumés une ressemblance inquiétante, tandis que manifestement il n'y a pas grande chose de commun entre les traits d'Eugène et ceux de son père légal ou de ses frères et sœurs. On a trouvé aussi confirmation de ces soupçons dans le fait que, dès ses débuts, Delacroix a bénéficie. de commandes importantes de l'Etat, comme si un protecteur occulte l'avait favorisé, alors même que la critique. et l'opinion se montraient le plus hostiles. On s'est étonné également qu'un homme aussi peu averti qu'Adolphe Thiers se soit fait le champion passionné et le défenseur de l'art de Delacroix dès 1822, ce qui n'est guère explicable à moins que l'habile homme ait subi des influences qui n'avaient rien à voir avec l'esthétique.

La Bataille de Taillebourg - 1837 - Toile (4,65 m x 5,43 m)

Château de Versailles.

Aucune preuve formelle n'a cependant été apportée. L'historien de Delacroix, André Joubin, qui publia son journal et sa correspondance, passait pour avoir élucidé ce mystère et pour réserver la publication de sa découverte. Il est mort sans que l'on ait trouvé dans ses papiers les précisions attendues, Delacroix parle souvent dans son journal de Charles Delacroix comme de son père, et il recherche des exemples dans des traits de sa vie et de son caractère. Qu'il y ait cependant en lui un sentiment de solitude et de mystère, cela n'est pas douteux. Il ne se sent pas fait comme les siens et souffre souvent de se sentir si éloigné d'eux et de leur façon de comprendre la vie. Son instabilité, ses complexes peuvent être la conséquence de cette mystérieuse origine.

Détail de La Bataille de Taillebourg.

A Bordeaux, où il commence son éducation, il manifeste d'abord des dons musicaux. L'organiste de la ville, qui avait connu Mozart, voulait faire de lui un musicien. Comme Ingres, Delacroix jouait du violon et l'on sait que la musique a tenu un grand rôle dans son existence. Il fut l'ami de Chopin et de Berlioz et, lorsque vers la fin de sa vie il exécutait les peintures de Saint-Sulpice, il trouvait les élans de la plus grande inspiration lorsque les grondements de l'orgue ou les chants du mois de Marie accompagnaient son travail.

Portrait d'Eugène Delacroix par lui-même - 1835/1839 - Toile (0,65 m x 0,55 m)

Musée du Louvre.

Venu à Paris après 1805, il s'installe avec sa mère rue de l'Université et fait au lycée Louis-le-Grand, où se trouvait déjà Géricault, de huit ans plus âgé, des études classiques honorables. Ses préoccupations sont essentiellement littéraires, son style se forme dans l'admiration de Racine et de Voltaire. Il se lie avec un groupe d'amis auxquels il restera toujours fidèle, et qui ne seront pas des artistes : Félix Guillemardet, Frédéric Leblond, Pierret, Péron. Ses vacances se passent à Valmont, près de Fécamp, où son cousin Achille Bataille avait acquis une abbaye. Jusqu'à sa mort Delacroix revient avec bonheur à cette terre aimée où il découvrit la poésie des ruines et des grandes architectures du passé, la beauté des grands arbres et d'une campagne aussi verte que celle de l'Angleterre. Dans ses promenades solitaires et méditatives, il découvre les élans de sa sensibilité, il s'émeut devant les grands spectacles naturels. Il mûrit au romantisme. C'est un homme intérieurement fait, complet, quoique frêle encore physiquement, qui vient un jour à la carrière artistique. Il a fait dans son enfance nombre de croquis.

Mademoiselle Rose, nu assis - 1821 - Toile (0,82 m x 0,66 m)

Musée du Louvre.

Son onde, Henri Riesener (le fils de sa grand'mère après son remariage), est un peintre sensible. Il le conduit parfois chez Pierre Guérin et Delacroix note, après une de ces visites, qu'il voudrait, ses études finies, passer quelque temps à cet atelier pour acquérir " un petit talent d'amateur". Le grand choc que lui occasionne la mort de sa mère en 1814, la nécessité où il est de gagner sa vie après la perte d'un procès malheureux, décident de sa vocation. Il entre aux Beaux-Arts le 23 mars 1816, à l'atelier de Pierre Guérin. Il y retrouve Géricault, déjà presque célèbre par l'exposition de l'Officier de chasseurs à cheval au Salon de 1812, Ary Scheffer, le graveur Henriquel-Dupont; il se lie avec J.-H. Soulier avec qui il exécutera ses premiers travaux. L'enseignement officiel ne convient pas au tempérament de Delacroix, et l'on ne peut sans doute que s'en féliciter. Incapable de s'assimiler cette technique presque parfaite, mais impersonnelle et froide de l'école, Delacroix cherchera des exemples vivants autour de lui. Il interrogera avec la curiosité la plus aiguë les nouveautés les plus surprenantes du temps: " les caricatures anglaises " les dessins de Goya; plus tard, au contact des grands paysagistes anglais, il s'assimilera avec une prodigieuse aisance des découvertes qui correspondent à ses vœux les plus secrets il élabore déjà une technique surprenante.

Dante et Virgile - 1822 - Toile (1,88 m x 2,41 m)

Musée du Louvre.

C'est par ses audaces techniques que Delacroix tente sa fortune. En 1821 il prépare un tableau dont il annonce lui-même qu'il sera considérable: Dante et Virgile, qui est exposé au Salon de 1822. C'est en effet un coup d'éclat. On critique ou on admire, mais tout le monde est frappé. Ici se place la première intervention providentielle de Thiers qui publie un éloge enthousiaste; œuvre est achetée par l'Etat. La virtuosité de cet exercice émerveille encore. Delacroix, se sentant embarrassé pour rendre les gouttes d'eau coulant sur les figures nues et renversées des damnés, était allé interroger les Sirènes du Débarquement de Marie de Médicis, de Rubens.

Le Doge Marino Faliero condamné à mort - 1826 - Toile (1,45 m x 1,15 m)

Collection Wallace, Londre.

On est forcé d'admirer la science de ces harmonies glauques, de ces chairs livides, de toute cette atmosphère de vision infernale. Guéri, surpris, avait déconseillé d'exposer une telle œuvre. Gros, au contraire, l'accueillit avec honneur et la fit encadrer à ses frais. Delacroix ne l'oublia jamais. il considérait du reste le peintre des Pestiférés de Jaffa et des grandes batailles impériales comme son véritable prédécesseur. Après son succès au Salon de 1822, Delacroix quitta l'atelier de Guérin, sur de pouvoir maintenant suivre son chemin de peintre indépendant.

La Mort de Sardanapale - 1827 - Toile (3,95 m x 4,95 m)

Musée du Louvre.

Que le besoin de s'affirmer, de se réaliser dans sa peinture, même en se forçant soi-même, corresponde à un doute intérieur inextinguible et même à une certaine inquiétude sur ses possibilités physiques, cela n'est guère douteux. La peinture est le seul domaine où Delacroix se sente maître de cette force dont il rêve. Sa jeunesse est marquée par les échecs les plus douloureux et les plus humiliants sur le plan affectif. Le mystère continue de régner sur les amours de Delacroix. Malgré certaines confidences, peut-être un peu arrangées ou dénaturées, du Journal, on est frappé par la disproportion qui existe entre l'exaltation du jeune homme et le petit nombre de cas où cette exaltation se fixe. Peut-elle même se concrétiser vraiment? Cet amoureux passionné connut-il réellement l'amour? On ne lui attribue que de bien rares liaisons, et certaines toutes platoniques: la jeune Anglaise, miss Salten, connue chez sa sœur, plus tard Mme Dalton, Elise Boulanger, enfin Mme Forget. En dehors de cela, des passades à demi cachées, à demi exploitées, un peu comme des alibis, avec des modèles. d'atelier ou des servantes. Est-ce là de quoi nourrir des feux si vifs? Serait-ce que la peinture lui apporte seule de vraies victoires?

La Grèce expirant sur les ruines de Missolonghi - 1827 - Toile (2,13 m x 1,42 m)

Musée de Bordeaux.

Toute la vie de Delacroix, cette vie dont il disait qu'elle n'avait rien qui pût intéresser le public, offre le même transfert. Avec sa mère disparaît sa seule affection profonde. Les désaccords avec sa sœur et son beau-frère Veruinac, dont il partagea la vie quelques années, l'empoisonnent. L'amitié qu'il porte à son frère, le général Charles Henry (son autre frère a été tué à Friedland), se heurte sans cesse à la médiocrité de celui-ci et à la grossièreté de ceux qui l'entourent. Jamais Delacroix ne songera à fonder une famille. Ses amitiés elles-mêmes ne paraissent pas avoir dépassé un certain stade de camaraderie, joyeuse dans sa jeunesse, et bientôt teintée de mélancolie. Delacroix ne cherche point les hommes à sa taille et, s'il les rencontre, il ne se départit jamais d'une sorte de réserve.

Le Combat du Giaour et du Pacha - 1827 - Toile (0,58 m x 0,72 m)

Art Institute, Chicago.

Il verra pourtant assez souvent Balzac, Stendhal; il ne leur a sans doute rien dit d'essentiel et c'est dans son journal seulement que, plus tard, il leur rend justice et tente d'établir avec eux le dialogue devenu impossible. C'est peut-être avec des Anglais qu'il aura les contacts les plus spontanés, parce qu'il s'agit d'étrangers sans doute, et que les différences extérieures sont un moindre obstacle à la connaissance des esprits que la gêne qui résulte d'une parenté physique ou spirituelle. Quand, à la fin de sa vie, il sera l'objet du culte raisonné et de l'admiration lucide et généreuse de Baudelaire, Delacroix se bornera à recevoir ces expansions, presque avec indifférence, lui pourtant si sensible aux témoignages d'admiration et à sa gloire, sans songer à en retourner une partie sur le grand écrivain et l'homme rare qu'était Baudelaire.

Nature Morte aux Homards - 1827 - Toile (0,80 m x 1 m)

Musée du Louvre.

Ses véritables amitiés, ce sont les grands esprits qu'il interroge : avant tout Byron, puis Shakespeare, le Tasse, Goethe, Walter Scott. Il les paiera avec la seule monnaie qui ait cours dans de tels échanges: l'interprétation, l'image qu'il donnera de leurs créatures les plus secrètes. Ses tableaux seront ses réponses nourries de sa propre substance, ses victoires amoureuses où il se sent égal à sa plus haute ambition, ses revanches sur la maladie, sur les voyages qu'il ne fera pas, sur les mondes qu'il n'aura pas possédés. Et sans doute est-ce à ce perpétuel transfert et à cette juste économie de ses forces réservées pour les tâches essentielles que Delacroix doit d'avoir pu accomplir, malgré sa faiblesse physique, une œuvre aussi importante. A cet égard la comparaison avec Théodore Géricault est significative. Géricault brûle sa vie, emporté par son amour des créatures sublimisé dans sa passion pour les chevaux; il ne tarde pas à en mourir.

La Femme au Perroquet -1827 - Toile (0,24 m x 0,32 m)

Musée de Lyon.

Delacroix n'a pas un amour moindre et pour les créatures imaginaires et pour les chevaux et pour les fauves qu'il va contempler dans leurs cages du Jardin des Plantes avec Stendhal et le sculpteur Barye, mais il reste ce spectateur impassible, qui ne cesse d'observer, de noter et qui ne se livre point.

La Liberté guidant le peuple ou Le 28 juillet - 1830 - Toile (2,60 m x 3,25 m)

Musée du Louvre.

C'est après son succès de 1822 que Delacroix commence au Louroux, chez son frère où il est venu se reposer, la rédaction de son journal, le 3 septembre 1822 - deux jours après l’anniversaire de la mort de sa mère. Et voilà son vrai, son seul confident qu'il abandonnera au moment de ses travaux les plus épuisants, mais qu'il reprendra en 1847 pour le tenir fidèlement jusqu'à sa mort.

Le Calvaire - 1835 - Toile (1,85 m x 1,35 m)

Musée de Vannes.

L'importance de œuvre écrite de Delacroix détourne parfois d'interroger sa peinture. On y découvre des hésitations, des incertitudes qu'un artiste n'a pas l'habitude d'exposer au grand jour. Mais quelle inépuisable source de renseignements sur l'homme, et comme il est utile de trouver le récit de tant d'expériences et de tentatives raisonnées et expliquées.

Portrait de Frédéric Chopin - 1838 - Toile (0,46 m x 0,38 m)

Musée du Louvre.

Le journal nous permet ainsi de suivre la gestation de œuvre peut-être la plus importante de Delacroix, celle qui consacre sa jeune gloire, Scènes des Massacres de Scio. Depuis longtemps l'Orient attire le jeune peintre. Dès 1817 il copie les miniatures persanes et, au moment où Victor Hugo écrit ses premières Orientales, il peint des épisodes de la guerre entre les Turcs et les Grecs. Delacroix connaît depuis quelques années déjà un curieux personnage, Jules-Robert Auguste, lui-même artiste d'une certaine finesse, collectionneur, qui avait ramené de ses voyages en Asie Mineure, en Grèce et en Egypte des objets, des étoffes, des armes qui meublaient sa maison de la rue des Martyrs. Ce sera là le premier décor oriental des œuvres de Delacroix.

Le Caïd Marocain acceptant l'hospitalité des pasteurs - 1837 - Toile (1 m x 1,25 m)

Musée de Nantes.

L'événement historique des massacres de Scio se produisit en avril 1822: vingt mille habitants paisibles furent égorgés en représailles par les Turcs, le reste emmené en esclavage. En mai 1823 Delacroix décide de faire pour le Salon des scènes du massacre. Après huit mois d'études préparatoires il commence son tableau le 12 janvier 1824, dans un atelier loué spécialement, 118, rue de Grenelle. L'ordonnance générale est arrêtée et pour chaque personnage de nombreux croquis ont été exécutés d'après des modèles professionnels ou des amis. L’œuvre avance, après beaucoup de tâtonnements. Le 19 juin Delacroix revoit, exposé chez un marchand, le Radeau de la Méduse, de Géricault, et il découvre trois tableaux de Constable, la Charrette de foin, Canal en Angleterre et une Vue de Hampstead. L'impression sur lui est profonde et l’accable. Son tableau à peu près achevé lui parait terne et triste. Il l'envoie pourtant accompagné de deux études dont la Jeune Fille dans un cimetière. Son œuvre est acceptée, mais non sans réticence. Nul doute n'est plus grand que celui du peintre. Quelques jours le séparent encore de l’ouverture du Salon. Delacroix demande à retoucher son œuvre déjà placée. Il obtient cette faveur exceptionnelle et fait descendre la toile dans une salle des Antiques. Et, en quatre jours, avec sans cesse la révélation de Constable devant les yeux, il modifie complètement l'exécution de son tableau, c'est-à-dire introduit des demi-teintes, nuance les détails par de petites touches rapprochées du pinceau, met des glacis pour donner de la transparence aux couleurs, multiplie les gouttes de couleurs pures, bref il donne à toute sa composition un bain de lumière.

Les Convulsionnaires de Tanger - 1838 - Toile (1 m x 1,35 m)

Musée de saint Paul, Minnesota.

Le Salon ouvre le 26 août sur une toile éclatante, fraîche et humide encore, où se devine le transport de la passion. Le contraste est grand entre le thème choisi, longuement médité, expression d'un tempérament profondément mélancolique " hymne terrible composé en l'honneur de la fatalité et de l'irrémédiable douleur", a dit Baudelaire) et les moyens employés, transformés, il est vrai, par cette espèce de folie de la dernière heure, et par le grand exemple de Constable. C'est bien pourquoi cette œuvre mérite d’être interrogée avec curiosité par tous ceux qui sont soucieux de relier le présent. au passé et de suivre le développement de la représentation lumineuse.

Portrait de George Sand - 1838 - Toile (0,81 m x 0,57 m)

Collection particulière, Copenhague.

Delacroix lui-même devait revenir longuement sur cette espèce de découverte empirique de la division des tons. Il écrivait le 23 septembre 1846: "Constable dit que la supériorité du Vert de ses prairies tient à ce qu'il est composé d'une multitude de verts différents juxtaposés et non mélangés. Ce qu'il dit ici du vert des prairies peut s'appliquer à tous les tons. " Il est bon" en conclut Delacroix, "que les touches ne soient pas matériellement fondues. Elles se fondent naturellement à une certaine distance voulue par la loi sympathique qui les a associées. La couleur obtient ainsi plus d'énergie et de fraîcheur. Delacroix évoque aussi ses souvenirs des tableaux de Raphaël ou du Corrège où il a remarqué des morceaux faits de petites touches.

Noce Juive dans le Maroc - 1839 - Toile (1,03 m x 1,42 m)

Musée du Louvre.

Dans son livre, paru au début de ce siècle, D’Eugène Delacroix au néo-impressionnisme, Signac a rendu justice à cette œuvre de précurseur et a réuni les extraits du journal de Delacroix qui sont en effet, à l'avance, un véritable corpus de la doctrine impressionniste.

Hamlet et Horatio au cimetière - 1839 - Toile (0,83 m x 0,65 m)

Musée du Louvre.

Il n'y a aucune raison de chercher à diminuer l’influence heureuse exercée par la peinture anglaise sur Delacroix. Cette influence, pour être diffuse - et sur un caractère si susceptible et si ombrageux, elle ne pouvait être que telle - ne s'en est pas moins exercée de plusieurs façons. La plus visible, c'est à ce contact soudain et si intime avec une des plus fortes personnalités de la peinture universelle, John Constable; une sorte d'osmose s'établit qui commande au jeune artiste de repenser, de revoir son œuvre avec un œil neuf et lavé, avec une clairvoyance qu'il ne retrouvera peut-être jamais aussi aiguë. Ce contact ne fut si direct et si fécond que parce qu'il existait une sorte de correspondance secrète entre le tempérament de Delacroix et le tempérament anglais. Cette amitié avait un nom et la figure la plus gracieuse qu'il fut possible le voir, celle de Bonington. " Je l'ai beaucoup connu et je l'aimais beaucoup " écrivait Delacroix en 1861... " Quand il m'est arrivé de le rencontrer pour la première fois, j'étais moi-même fort jeune et je faisais des études dans la galerie du Louvre. C'était vers 1816 ou 1817."

Prise de Constantinople par les Croisés - 1840 - Toile (4,10 m x 4,98 m)

Musée du Louvre.

C'est Delacroix qui initie Bonington, de deux ans son Cadet, à la vie de Paris. "Nous l'aimions ....... Je lui disais quelquefois: " Vous êtes roi dans votre domaine et Raphaël n'eût pas fait ce que vous faites. Ne vous inquiétez pas des qualités des autres et des proportions de leurs tableaux, puisque les vôtres sont des chefs-d’œuvre." L’influence de Bonington sur Delacroix est sensible dans tout ce que Delacroix a fait de plus spontané, de vif; d'ardent, dans ses aquarelles évidemment et dans beaucoup de ses meilleurs tableaux exécutés après son voyage en Angleterre.

Le Naufrage de Don Juan - 1840 - Toile (1,32 m x 1,96 m)

Musée du Louvre.

A la fin de 1823 Delacroix s'était installé rue Jacob avec un autre ami anglais, Thalès Fielding. C'est celui-ci qui prépara le voyage à Londres que Delacroix entreprit une fois terminée l'exposition des Massacres de Scio et après l'achat du tableau par l’Etat au prix fort élevé de 6.000 francs.

La Mort d'Ophélie - 1844 - Toile (0,22 m x 0,30 m)

Musée du Louvre.

Il arrive dans la capitale anglaise en mai 1825. Il éprouve sans nul doute cette espèce de bienheureux dépaysement que l'on sent dans un pays dont on comprend mal la langue, où par conséquent beaucoup de ce qui lasse et rebute dans les contacts de la vie courante vous échappe, cependant qu'on accède par la connaissance des arts et de la littérature au meilleur de sa culture et de sa substance, Delacroix retrouve Bonington; il est accueilli par Thomas Lawrenoe, Colley Fielding, il interroge les œuvres de Reynolds et de Gainsborough; il y a un climat de grâce et de politesse qui le séduit infiniment, mais qui ne l'empêche pas de déceler quelque chose de sauvage et de féroce dans le peuple anglais. si l'immensité de la ville et plus encore l'absence de l'architecture et de plan le déroutent, il est enchanté par la beauté du fleuve, des rues, des ciels, de la mer voisine.

Le Sultan du Maroc entouré de sa garde - 1845 - Toile (3,77 m x 3,40 m)

Musée de Toulouse.

C'est à Londres que Delacroix a la révélation de Goethe et de Shakespeare. Il assiste à la représentation d'un arrangement de Faust où le comique est mêlé à tout ce qu’il y a de plus noir; il juge qu'il n'y a rien de plus diabolique et que l'effet ne peut aller plus loin dans le théâtre. Quant à Shakespeare, les représentations de Richard III, de Hamlet, d’OthelIo, joués par Kean, peuplent à jamais sa mémoire et ne cessent de l'inspirer. Les expressions d'admiration lui manquent pour le génie de Shakespeare. A la fin de sa Vie Delacroix évoquera cette époque où il vit l'Angleterre comme une des plus chères pour lui, et il conseillera à notre école vieillie d'interroger la jeunesse de l'école anglaise.

Roger délivrant Angélique -1847 - Toile (0,28 m x 0,36 m)

Musée du Louvre.

A son retour de Londres Delacroix tombe en pleine bataille romantique, mais avec son peu de goût pour les actions concertées il va plutôt livrer pour son propre compte des combats essentiels. Il est revenu raffermi, nourri de grands exemples, la tête pleine de sujets nouveaux, les yeux fixés sur un horizon élargi, et il va connaître quelques années qui seront les plus ardentes et les plus enthousiastes de sa Vie.

Détail de Prise de Constantinople par les Croisés.

D'Angleterre Delacroix a ramené une palette aux couleurs simplifiées et affirmées, où le rouge et l'or dominent; l'habitude, aussi, d'employer le vernis de copal qui donne de l'éclat et l'apparence de la durée à la moindre gouache ou aquarelle. Il mêle ce vernis à ses couleurs à l'huile.

Portrait d'Alfred Bruyas - 1853 -Toile (1,16 m x 0,89 m)

Musée de Montpellier.

Dans leurs dimensions fort réduites où se montre encore l'influence de Bonington, deux des plus précieux chefs-d'oeuvre de Delacroix datent de cette période: Le Doge Marino Faliero condamné à mort, et Le Combat du giaour et du pacha. La première de Ces toiles enferme une cinquantaine de personnages dans un décor d'une richesse prodigieuse.

Jésus sur le lac de Genesareth - 1853 - Toile (0,59 m x 0,72 m)

Collection particulière.

La précision du trait dessine une arabesque extrêmement subtile qui équilibre toute cette composition sur des lignes savantes et imprévues. La couleur, où dominent le rouge et l'or, a une plénitude inégalable. Les ombres violettes font chanter les jaunes. Ce fut toujours l’œuvre de prédilection de Delacroix. Le Combat du giaour et du pacha est aussi d'un "émail incomparable". C'est toujours Byron qui inspire le peintre, Byron dont il semble que les phrases ont le don de déclencher chez Delacroix des images cruelles et passionnées: " Rappelle, pour t'enflammer, certains passages de Byron. " Delacroix a souvent besoin de ces phrases-clefs, de ces sésames. Ici: "Je le reconnais à la pâleur de son front. C'est lui qui m'a ravi l'amour de Leïla. C'est le giaour maudit.

Chasse au Tigre - 1854 - Toile (0,74 m x 0,93 m)

Musée du Louvre.

Ces deux œuvres figurèrent au Salon de 1627, à c6té de la belle nature morte du Musée des Arts décoratifs, où les gibiers et un homard rouge sont étrangement posés devant un grand paysage bleu qui évoque les horizons mouillés des bords de mer.

Chasse aux Lions - 1854 - Toile (2,60 m x 3,60 m)

Musée de bordeaus.

Marina Faliero avait été montré à une exposition organisée au profit des Grecs, avec l'allégorie de la Grèce expirant sur les ruines de MissoIonghi. Les deux tableaux furent envoyés ensuite à Londres avec un égal succès. Missolonghi, où Byron avait trouvé la mort en 1824, avait cessé la lutte en 1826, ses derniers défenseurs anéantis.

Les Deux Foscari - 1855 - Toile (0,93 m x 1,32 m)

Musée Condé, Chantilly.

C'est pour remplacer Marino Faliero que fut accroché, trois mois après l'ouverture du Salon de 1827, la Mort de Sardanapale. Cette immense toile, qui fut souvent assez vivement contestée, connut alors un échec retentissant. Inspirée encore par un drame de Byron qui s'achève par ces mots: "Allume le bûcher ", cette œuvre avait été conçue pour être empreinte de deuil et d'horreur. Delacroix accumula dans ses études préparatoires la copie de tous les éléments de décor oriental qu'il pouvait découvrir; il rechercha son bien dans les miniatures persanes et dans tous les ouvrages d'art asiatique. Mais il semble que sa composition ait été transformée par l'importance donnée soudain aux corps féminins qui font palpiter toute cette œuvre d'un air de volupté inouï dans œuvre de Delacroix. C'est une orgie de couleurs, de roses saumonés, de jaune safran, un tourbillon de chairs.

Héliodore chassé du Temple - 1857 - Peinture murale à la cire (7,15 m x 4,85 m)

Eglise St Sulpice, Paris.

De cette époque date du reste toute une série d'odalisques, d'études de femmes couchées, de face, de dos, étendues sur des canapés, dont les plus belles sont la Femme au perroquet et la Femme aux bas blancs.

L'Enlèvement de Rebecca par le Templier de Bois Guilbert - 1858 - Toile ( 1 m x 0,81 m)

Musée du Louvre.

En 1827 Shakespeare avait enfin triomphé à l'Odéon. Delacroix s'était retrouvé avec Victor Hugo et Berlioz pour applaudir Ophélie, Hamlet, Macbeth et Roméo. A cette occasion s'était nouée entre le poète et le peintre une amitié qui resta sans lendemain. Delacroix eut seulement le temps de dessiner les costumes d'Amy Robsart. Hugo reprocha plus tard à Delacroix de n'avoir pas cule souci de conformer ses actes quotidiens à son attitude révolutionnaire de peintre. Delacroix, de son côté, ne cachera pas sa désapprobation de toute exploitation systématique et provocante des idées nouvelles. Il participe cependant à sa façon à l’édification d'un monde romantique. Par exemple, avant de donner une traduction plastique inoubliable des principaux héros shakespeariens, il donne une très complète représentation du personnage et de l'aventure de Faust, cette aventure qui conduit du ciel à la terre, du possible à l'impossible.

La Lutte de Jacob avec l'Ange - 1857 - Peinture murale à la cire (7,15 m x 4,85 m)

Eglise St Sulpice, Paris.

Pour exécuter l'ensemble de ces dix-huit lithographies qui sont publiées en 1828, Delacroix approfondit les ressources de cette technique encore toute nouvelle. La souplesse du crayon gras lui permet de faire subir des déformations fantastiques aux créatures humaines comme aux démons. Cette œuvre chargée d'intentions, de bizarreries, de tristesse, aux contrastes parfois fulgurants, ne fut guère comprise et encore aujourd'hui elle est souvent décriée. Goethe pourtant l'ayant considérée dit: "Il me faut convenir que M. Delacroix a surpassé les tableaux que je m'étais faits des scènes écrites par moi-même." Delacroix exécuta, à peu près à la même époque d'autres lithographies, remarquables de précision et de densité, d’après le Combat du giaour, Hamlet, diverses scènes de Walter Scott et aussi d'après ses études de fauves.

Il se passionne également pour le moyen âge, mais il ne tombe pas dans le travers des restitutions minutieuses et mièvres, dans le décor troubadour. Ce sont les grandes inspirations qu'il recherche; Ces époques de sombre grandeur sont pleines pour lui d'images de luttes farouches, Il évoque, par exemple, le Meurtre de l’évêque de Liége, dans une composition grouillante de centaines de personnages sous de hautes voûtes sombres. Toute l’unité du tableau est donnée par la nappe blanche du banquet qui, par contraste, littéralement aveugle de clarté. (Des effets assez analogues seront obtenus un peu plus tard dans la scène de Boissy d'Anglas à la Convention.) Il entreprend aussi la Bataille de Poiters, prélude des grandes commandes qu'il exécutera pour la galerie des batailles à Versailles en 1837 et 1840, la Bataille de Taillebourg, et la Prise de Constantinople par les croisés.

Mais le siècle apporte à Delacroix des thèmes encore plus valables. A la suite des journées de juillet, il entreprend la Liberté guidant le peuple, qui demeure son œuvre la plus glorieuse. Le tableau vaut sans doute par le mouvement de la foule, les types des personnages, morts ou vivants, Gavroche, l'étudiant qui a les traits de Delacroix, l’ouvrier, aussi par la beauté du paysage parisien, les tours de Notre-Dame et les hautes maisons derrière les fumées; mais surtout par cette allégorie de la liberté - cette femme au corps puissant, au grave visage fier. il y a là une superbe fusion de la réalité et de l'idéal. Et c'est le personnage symbolique qui est le plus vrai. Acquise par l'Etat en 1831, la toile fut exposée quelque temps au Luxembourg puis rendue à son auteur qui la garda jusqu’en 1848, année où elle fut transportée au Louvre. Reléguée aux magasins, Delacroix obtint cependant de l’empereur qu'elle figurât à sa grande exposition de 1855.

La monarchie de Juillet fut favorable au peintre. Thiers jouait un rôle politique capital. Et dans la famille royale, le jeune duc d'Orléans avait un goût marqué pour œuvre de Delacroix. En 1831 Delacroix concourut vainement pour deux grands tableaux destinés à la Chambre des députés: cela nous a valu les admirables esquisses de Boissy d'Anglas et de la Protestation de Mirabeau. Bientôt il recevra la compensation de ses échecs. Mais auparavant une nouvelle chance lui est offerte qui va, comme le voyage en Angleterre, modifier toute l'orientation de son œuvre. Grâce à l'amitié de Mlle Mars, il est choisi par le comte Charles de Mornay pour l'accompagner dans une ambassade extraordinaire que le roi envoie au sultan du Maroc, Abd-Er-Rhaman. En janvier 1832, les voyageurs quittent Paris et s'embarquent à Toulon, sur la corvette aviso la Perle pour Tanger.

Chevaux arabes se battant dans une écurie - 1860 - Toile (0,67 m x 0,82 m)

Musée du Louvre.

Sur ce voyage qui ne dura que quelques mois, mais qui devait exercer une influence profonde sur toute œuvre ultérieure de Delacroix, nous sommes abondamment renseignés par les lettres écrites du Maroc et par les carnets de croquis rapportés et conservés comme un répertoire inépuisable de formes. Delacroix découvre non seulement la magie orientale dont il. a tant rêvé, la pureté de la lumière, les teintes exquises des décors et des costumes, mais il voit la raison profonde de tout cela, la beauté de la civilisation islamique, son humanité. Le Maroc est d'ailleurs une des terres où cette civilisation a gardé le plus de noblesse, de simplicité, même d'austérité. Il n'y a là rien de commun avec le bric-à-brac exotique. Aussi Delacroix est emporté par son imagination vers les cimes Ce sont les Grecs et les Romains qu'il croit avoir à sa portée. Il retrouve les draperies blanches des sénateurs de Rome ou des Panathénées. Les mendiants lui paraissent des Brutus ou des Catons. Il se moque des Grecs de David, et propose plaisamment d'installer récole de Rome au Maroc.

Il approfondit ses premières impressions, et c'est bien le charme propre de l'Orient, la grâce inimitable des femmes, la force fatale des guerriers et des coursiers qu'il sait déceler même dans cette ville cosmopolite de Tanger. " Le sublime vivant court ici les rues", écrit-il, et il note les détails des architectures et des décors, les attitudes nobles et hiératiques des êtres. C'est là qu'il assiste à la noce juive. Il fait poser, du reste, de nombreuses juives dont la beauté lui paraît admirable et qui sont plus accessibles que les musulmanes. Un jour, au cours d'une promenade, il assiste à un terrible combat entre deux chevaux furieux, ce combat qu'il évoquera tant de fois.

Le voyage de Tanger à Meknès où réside le sultan est l'occasion de nouveaux émerveillements. Le cheminement le long des montagnes, des fleuves, parmi les lauriers roses et les arbres fruitiers en fleurs, dans la fraîcheur du premier printemps, les rencontres des pasteurs et des guerriers, les fantasias, que de thèmes s'offrent à Delacroix! Le premier à saluer le soleil, il chevauche en tête à coté des guides, prenant, sur le pommeau de sa selle, des croquis qu'il refait et pousse à l’aquarelle le soir, à la halte.

Le séjour à Meknès, ville fanatique et pratiquement fermée aux Européens, est encore plus chargé de pittoresque. Après une réclusion de quelques jours dans un vieux palais arabe, égayée pourtant par la venue de musiciens de Mogador envoyés par le sultan, l'ambassade est reçue par le sultan entouré de sa garde. Delacroix échappe aux honneurs officiels et parcourt le marché, le bazar. A la juiverie, il reçoit encore le meilleur accueil. Au retour à Tanger il assiste, caché derrière des volets, à la procession des Convulsionnaires.

Une escale dépose les voyageurs à Alger. C'est là que Delacroix pourra pénétrer dans un harem. Entre-temps il s'est arrêté en Espagne, à Cadix et à Séville. Il avait senti tout Goya palpiter autour de lui.

Delacroix avait raison d'écrire: "Dans ce peu de temps, j'ai vécu vingt fois plus qu'en quelques mois de Paris. Toutes ces scènes qu'il a notées, elles sont devenues dans les années suivantes des œuvres illustres. Les Femmes d'Alger, en 1834, le Caïd marocain, en 1837, les Convulsionnaires de Tanger, en 1838, la Noce juive dans le Maroc, en 1839, Le Sultan du Maroc entouré de sa garde, en 1845, et jusqu'aux Chevaux arabes se battant dans une écurie, en 1860, tels sont les témoignages de la vivacité des souvenirs de Delacroix. ses notes, il est vrai' sont d'une richesse et d'une précision admirables. On trouve déjà dans les croquis exécutés au pastel pour les Femmes d'Alger les poses les plus gracieuses et les plus caractéristiques; les couleurs merveilleuses des voiles, des étoffes, les bleus profonds, les roses, les gris perle sont déjà indiqués. Evidemment Delacroix ne pouvait rêver de plus beaux éléments pour caractériser le thème qui lui est si cher de la femme captive qui est au premier plan des Massacres de Scio, de Sardanapale, des Femmes d'Alger, comme de la Prise de Constantinople ou des diverses versions d’Angélique, d'Andromède ou de Rebecca.

Cependant Delacroix va se trouver absorbé par les vastes compositions décoratives qui lui sont demandées. Parmi les grands travaux d'embellissement de Paris, conçus par Thiers, figurait la réfection du Palais-Bourbon. Delacroix est chargé de la décoration du salon du Roi, où sa réussite est réelle. Il reçoit ensuite des commandes si considérables qu'il n'aura pas trop de toute sa vie pour les mener à bien avec toute une équipe d'aides: la bibliothèque du Palais-Bourbon, la bibliothèque du Luxembourg, le salon de la Paix à l'Hôtel de ville, le plafond de la galerie d'Apollon au Louvre, la chapelle de Saint-Denis du Saint-Sacrement, enfin la chapelle des Saints-Anges à Saint-Sulpice. Il s'agit bien là d'une des dernières grandes entreprises décoratives de la peinture, où l'artiste doit traiter des sujets imposés dans l’esprit de l’architecture. Dans la conception Delacroix ne se montre nullement indigne de ses devanciers. Il songe à Rubens sans doute, qu'il est allé interroger au cours d'un bref voyage dans les pays du Nord. Mais il n'a pas sa force physique, son assurance exubérante. Il rappelle plutôt les peintres du XVIIe siècle français, Poussin, Lebrun, à qui Baudelaire le comparera longuement. Il est bien évident que, sur le plan technique, Delacroix ne peut tout exécuter lui-même et qu'il lui faut rechercher davantage l'impression d'ensemble que la qualité du fini.

Les plus grandes réussites sont la première et la dernière de ces décorations, celles où il fut d’ailleurs à peu près le seul exécutant. Au salon du Roi, où l'architecture lui impose des formes bizarres, il réussit à retrouver, aussi bien dans les allégories, peintes aux caissons du plafond, de la justice, de l’agriculture, de l'industrie et de la guerre, que dans les hautes figures des fleuves, exécutées en grisailles le long des piliers, un style monumental grandiose. C'est la seule œuvre de Delacroix qui évoque les masses de la sculpture. Quant à la chapelle des Saints-Anges, c'est un peu son testament.

Il y a travaillé dix ans, y consacrant ses dernières forces et s'appliquant à faire de cette œuvre la synthèse de toutes ses conquêtes. Dans Héliodre chassé du temple, il réalise la plus parfaite des compositions classiques auxquelles les grandes commandes décoratives l'avaient amené à recourir. Comme dans la Justice de Trajan, peinte en 1840, Delacroix s'efforce d'animer les sévères architectures en imprimant aux personnages, aux costumes, aux tentures de vastes mouvements expressifs. L'effet est assez grand et permet de renouveler un genre bien épuisé. Mais de telles œuvres testent néanmoins froides et un peu extérieures. Le fameux ange tourbouillonnant qui, techniquement, ne serait pas indigne de Tinteront, est sans mystère, sans force d'illusion et d'évocation, tandis que la Lutte de Jacob avec l’ange contient ces éléments. Une voûte de grands chênes empruntés à quelque paysage d’lle-de-France contribue, sans doute, à accentuer ce qui, dans cette scène, est vivant et éternel. Ici le symbole est clair et Delacroix a laissé parler son cœur. Cet ange grave, de plain-pied avec le sol, c'est bien le compagnon de toute grande lutte humaine, cet idéal impossible à forcer, mais qu'il ne faut cesser d'étreindre. Les thèmes bibliques - que l'on songe aussi à la Captivité de Babylone, un des plus beaux détails du plafond de la bibliothèque du Palais-Bourbon - inspirent à Delacroix des accents d'une profonde et mélancolique humanité. C'est là qu'il vient le plus aisément à bout de sa tentative de saisir les mythes anciens dans leur permanence. Il ne fera qu'entrevoir la possibilité de retrouver dans les thèmes du présent les symboles éternels.

Durant toute cette période de travaux harassants qui l'ont conduit au seuil de la vieillesse, Delacroix n'a cessé de se délasser en exécutant de petites compositions sur ses thèmes familiers inspirés toujours par les poètes. Après sa suite de Faust il a exécuté seize lithographies pour Hamlet, auxquelles correspondent des peintures remarquables s'échelonnant sur les mêmes dates (1834 - 1845). Il a poursuivi ses scènes orientales, mêlant du reste désormais aux sujets imaginés les traits observés au Maroc, ce qui n'empêche pas un certain affaiblissement de sa puissance de vision. Il semble, au contraire, que sa force et sa maîtrise ne font que grandir lorsqu'il représente des animaux et traite ces combats et ces chasses dans lesquels il restera inimitable. Un de ses derniers tableaux, et l'un des plus beaux, fixera une fois encore le souvenir de ce combat de chevaux qui l'avait si fort frappé à Tanger. Quant aux images de fauves, elles Ont la même acuité, qu'il s'agisse de tètes au repos saisies dans la majesté de leur solitude captive ou de ces chasses féroces reconstituées avec une prescience stupéfiante. La plus célèbre de ces œuvres, la grande Chasse aux lions du musée de Bordeaux, bien que partiellement détruite, offre encore un enchevêtrement prodigieux de fauves, de cavaliers, de corps renversés sous les griffes. Delacroix l'emporte cette fois sans conteste sur tous ses devanciers.

Il faut dire aussi l’espèce de renouvellement qui lui est apportée par la contemplation et l'étude de la mer à Dieppe. Delacroix avait inventé les flots glauques de la barque de Dante; il découvre désormais la grandiose majesté de la mer en furie. Le sujet véritable de ces nombreuses représentations du Christ affrontant le lac de Génésareth, c'est l'immensité des tempêtes.

Delacroix a achevé sa vie dans une retraite quasi ascétique, sous la garde vigilante et jalouse de sa vieille servante, Jenny Le Guillou. Il s'était installé place de Furstenberg, à proximité de Saint-Sulpice, dans l'appartement et l'atelier qui sont devenus aujourd'hui le musée qui porte son nom. Il y menait une existence tout entière vouée au travail. Baudelaire qui fut l'un de ses rares familiers a décrit sa façon de rechercher la fascination de l'idée, de s'approcher du thème avant de se lancer dans l'exécution jusqu'à l'épuisement. Son isolement était devenu encore plus grand à l'égard de ses contemporains et surtout des peintres. Il avait consacré quelques études à des artistes du passé, à Prud'hon aussi dont il admirait fort le génie secret, pensant ainsi se donner plus de titres à une élection académique qu'il dut cependant solliciter sept fois avant de l'obtenir, et qui ne fut assurée que parles musiciens de l'Institut. Il avait eu le temps cependant de reconnaître la valeur de Corot et de Courbet, ce qui n'était pas sans mérite. Mais il paraissait se tenir à l'écart des luttes de la peinture vivante et, malgré le succès de Sa grande exposition en 1855, ses envois au Salon suscitaient un regain d'attaques et de vilenies tel qu'il se décida après 1859 à ne plus exposer. il mourut le 13 août 1863. Dans son testament il demandait que tout son atelier soit dispersé aux enchères. La vente eut lieu en 1864 à l’hôtel Drouot et dura plus d'une semaine. On découvrit alors la valeur, le sens des milliers d'études que Delacroix avait accumulées durant sa vie et qui, entourant ses œuvres déjà illustres dont elles avaient été le support, révélèrent toute la spontanéité de son génie et son emprise sur le réel. Par l'étendue de ses connaissances, par son ambition décorative, Delacroix peut être considéré comme le dernier des hommes de la Renaissance. Cela ne doit pas faire oublier qu'il est aussi, par ses recherches techniques et par sa façon de livrer dans sa peinture et ses dessins ses impressions et ses émotions les plus intimes, un des premiers peintres modernes.